LES JÉSUITES
DANS
LES ÉTATS BARBARESQUES
R. P. LOUIS CHARLES
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LES JÉSUITES
SANS
LES ÉTATS BARBARESQUES
Algérie et Maroc
Ouvrage posthume
PUBLIÉ PAR
Le R. R. A. ROSETTE
BOSTON COLLEGELIBRARY
CHESTNUT HILL, MASS.
PARIS
P. LETHIELLEUX, LIBRAIRE-ÉDITEUR
10, rue Cassette, 10
ON COLLEGE UBKAR1
CHESTNUT HILL, MASS.
NlHIL 0B8TAT :
Parisiis, die 10* julii, 1914
Léonce de GRANDMAISON.
Imprimatur :
Parisiis, die 10* julii, 1914
P. F AGES, v. g.
C4-1
AVANT-PROPOS
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L'auteur des pages qui suivent, le P. Louis
Charles, S. J., a passé de longues années sur
la terre d'Afrique, à Oran, où il a exercé un
fécond apostolat et laissé un très vivant sou-
venir.
A quelques pas du Maroc, il suivait avec
intérêt la marche de la politique française,
qui tendait visiblement à soumettre ce grand
empire à notre influence civilisatrice. Il rêvait
sans doute de voir ses frères en religion péné-
trer, à la suite de la France, dans ce vaste
champ. Peut-être voulait-il les y inviter, en
leur rappelant ce que leurs devanciers, en des
temps moins heureux, avaient fait et souffert
pour ces contrées.
L'ouvrage était achevé, revisé, approuvé,
tout prêt enfin à être livré à l'impression,
quand le vaillant missionnaire fut surpris par
la mort, en 1911.
Ses amis recueillirent son œuvre, et Van
d'eux se chargea de la publier telle qu'elle
i
VI AVANT-PROPOS.
était, sans y rien changer, laissant à l'auteur
le mérite et la responsabilité de son travail.
Or, la grande guerre éclata quand la der-
nière feuille allait être tirée. L' imprimeur fut
mobilisé. L'éditeur, chargé à la fois d'un
collège et d'une ambulance, ne sut pas trouver
alors le temps d'achever l'entreprise. D'où
nouvel arrêt.
Enfin le livre va paraître, au moment où,
sous la direction d'un chef éminent, notre
action au Maroc, devenue libre et indépen-
dante, s'exerce d'une façon de plus en plus
solide et féconde. Il n'a donc, semble-t-il,
rien perdu de son actualité. Puisse-t-il faire
lever une armée de vaillants apôtres et con-
tribuer à répandre et à faire germer, dans
cette terre si longtemps inculte, la semence de
l'Evangile.
A. R.
Lyon, 8 septembre 1920.
PRÉFACE
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Dans cet aperçu historique, nous nous
sommes proposé de retracer, à grands traits,
les travaux et les œuvres des Jésuites dans
9
les Etats barbaresques, pendant les xvic et
xvne siècles. Comme on le verra, ils se sont
montrés, dans les situations les plus diverses,
les dignes émules des fils de saint François,
de saint Dominique, de saint Vincent de
Paul et des intrépides religieux Rédemp-
teurs, des ordres de la Très- Sainte-Trinité
et de Notre-Dame de la Merci.
Ce travail ne sera pas sans intérêt, croyons-
nous, aujourd'hui que tous les regards sont
fixés sur l'Afrique du nord, et plus particu-
lièrement sur le Maroc.
L. C.
-M-
LES JESUITES
DANS
LES ETATS BARBARESQUES
CHAPITRE PREMIER
i
LES ETATS BARBARESQUES, L ESPAGNE
ET LES JÉSUITES
Les États barbaresques comprenaient cette
partie de l'Afrique qui forme aujourd'hui la
Tunisie, l'Algérie et le Maroc. Possesseurs
du sol, de temps immémorial, les Berbères
furent refoulés, vers la fin du vne siècle,
dans les régions montagneuses de l'Atlas, ou
dans le désert, par Finvasion des Arabes.
Non contents de subir le joug des vainqueurs,
ils embrassèrent encore leur religion et se
firent sectateurs du Coran.
Huit siècles plus tard, les Maures d'Espa-
gne, expulsés de la péninsule par Ferdinand
4 LES JÉSUITES AUX PAYS BARBARESQUES
le Catholique, vinrent chercher un asile chez
leurs coreligionnaires de Berbérie. Les Ara-
bes se montrèrent jaloux, défiants et même
tyranniques à l'égard des nouveaux venus. Ils
ne leur ouvrirent qu'un certain nombre de
villes de la côte et leur fermèrent l'intérieur
du pays. Cette situation précaire, jointe à la
haine dont les exilés étaient animés contre les
Espagnols, les poussa à se livrer à la pirate-
rie. Fréquentes étaient leurs descentes et leurs
razzias sur le littoral de la péninsule et dans
les îles adjacentes. Pour mettre un terme à
tant d'audace, l'Espagne résolut de faire une
guerre sans merci aux corsaires Maures et de
s'emparer des principales villes de la côte
qui leur servaient de repaires.
En 1497, le duc de Medina-Sidonia s'em-
para de Melilla, sur la côte du Maroc, et Don
Diego de Cordova, de Mers-el-Kébir, en i5o5.
La conquête d'Oran, en i5oo„ par le cardinal
Ximenez de Cisneros porta un coup mortel au
brigandage et rendit le calme et la paix aux
populations maritimes de la péninsule.
Refoulés loin des côtes d'Espagne, les Mau-
res allèrent exercer leur injuste métier sur le
littoral de la Sicile et de l'Italie, répandant
partout la terreur et la désolation. La prise
de Bougie et de Tripoli par Charles-Quint
CHAPITRE PREMIER
leur inspira une crainte salutaire. Les villes
de Tunis, d'Alger et de Mostaganem s'empres-
sèrent de se déclarer vassales de l'Empereur
et promirent de renoncer à leurs incursions.
La première terreur passée, les attaques et
les déprédations se multiplièrent plus que
jamais. Le châtiment ne se fît pas attendre.
Pierre Navarro parut devant Alger, à la tête
d'une forte escadre. Les Algérois offrirent
d'humbles excuses, délivrèrent les esclaves
chrétiens et s'engagèrent à payer pendant dix
ans un tribut annuel au roi d'Espagne.
Peu confiants dans ces promesses, les Es-
pagnols bâtirent une forteresse sur un rocher
émergeant des flots, situé en face de la ville.
Ils l'appelèrent el Penon de Argel. Cette place
forte était destinée à tenir les Algérois en
respect et à les empêcher de se livrer à la
rapine. En multipliant ainsi les points d'oc-
cupation, Ferdinand le Catholique et le car-
dinal Ximenez caressaient le rêve d'asseoir
solidement la domination de l'Espagne sur
toute l'Afrique du Nord. Ils avaient compté
sans l'audace et le génie des deux fameux
aventuriers Aroudj et Aheir-ed-Din, plus
connus sous le nom des frères Barberousse.
Habitués, dès leur jeunesse, aux courses
maritimes, ils ne tardèrent pas à donner des
6 LES JÉSUITES AUX PAYS BARBARESQUES
preuves d'une rare bravoure et à se rendre
redoutables dans la Méditerranée. En i5i4, le
roi de Tunis accepta leurs services et Aroudj
se fit fort de reprendre Bougie aux Espagnols.
Ses espérances devaient être déçues. Deux
fois il donna l'assaut à la ville et deux fois il
fut repoussé avec des pertes considérables.
Après ce double insuccès, Aroudj se retira à
Djijelli, dont il fît sa base d'opérations. C'est
là que les Algérois vinrent solliciter son
concours pour la destruction de la forteresse
du Penon. Il accourut à leur appel, entra
dans Alger avec ses Turcs, se fit proclamer
roi et étouffa le parti de l'opposition
dans le sang. Sans perdre de temps, il s'em-
para successivement des 'principales villes :
Blidah, Médeah, Milianah et Ténès. Il poussa
même ses conquêtes jusqu'à Tlemcen. Après
y avoir rétabli sur son trône le vieux roi Abou-
Zian, il l'égorgea avec ses sept fils et se pro-
clama roi de cette ville. A Tlemcen comme à
Alger, il eut raison du parti des mécontents,
en passant un millier des principaux habi-
tants au fil de l'épée.
L'Espagne ne laissa pas d'être inquiète de
la fortune surprenante de ce redoutable ad-
versaire. Elle chargea Don Diego de Vera de
s'emparer d'Alger. Aroudj lui infligea une
CHAPITRE PREMIER *}
sanglante défaite. Craignant pour la sécu-
rité d'Oran, le marquis de Comares, gouver-
neur de cette place, marcha sur Tlemcen
9
Etroitement cerné dans le Méchouar, Aroudj,
pour échapper aux assiégeants, s'enfuit pen-
dant la nuit, par un souterrain secret, traversa
les lignes ennemies et s'élança dans la direc-
tion de Fez. Poursuivi, au jour, par un déta-
chement de soldats espagnols, il fut rejoint
après plusieurs heures de marche forcée et
abattu d'un coup de pique, après une lutte
désespérée.
A la nouvelle de la mort de son frère,
Kheir-ed-Din se fit proclamer roi d'Alger.
Pour consolider sa puissance, il fit hommage
de ses Etats au sultan de Constantinople et
se déclara son vassal. Sélim Ier lui conféra le
titre de pacha et lui envoya un renfort de
deux mille Turcs. Sans perdre de temps,
Kheir-ed-Din jura de venger la mort d'Aroudj.
Hugues de Moncade étant venu l'assiéger
dans Alger à la tête d'une puissante flotte, il
le força à se retirer après lui avoir fait subir
des pertes considérables. Il se rua ensuite sur
le Pefion, qui était « comme une épine plantée
dans le cœur des Algérois », l'emporta d'as-
saut, rasa la forteresse et fonda définitivement
la puissance maritime de la Piégence d'Alger.
8 LES JÉSUITES AUX PAYS BARBARESQUES
Pour le récompenser de ses éclatants ser-
vices, Soliman l'appela à Constantinople, le
nomma Capitan-pacha et lui confia le com-
mandement en chef de la marine turque.
Klieir-ed-Din s'empressa d'obtempérer aux
ordres du sultan. Avant de s'éloigner d'Alger,
il confia le gouvernement de la ville au rené-
gat sarde Hassan-Agha et partit avec quarante
galères. Après avoir ravagé les côtes d'Italie,
il s'empara, sur sa route, de Bizerte, de la Gou-
lette et de Tunis dont il détrôna le roi Mouley-
Hassan. Celui-ci ayant appelé à son secours
Charles-Quint, l'empereur accourut à la tête
de 400 navires, se rendit maître de la ville,
malgré une résistance acharnée, rétablit sur
son trône le prince hafside et ne conserva que
la Goulette (i535).
Charles-Quint fut loin d'être aussi heureux
dans la formidable expédition dirigée contre
Alger, en i54i. Après le débarquement des
troupes, une horrible tempête s'étant élevée
soudain, Hassan en profita pour refouler les
Espagnols vers la mer. Ceux-ci n'ayant pu
s'embarquer, un grand nombre d'entre eux
périrent dans les flots, sans compter ceux qui
perdirent la vie dans l'assaut de la ville. Par
cet effroyable désastre, non seulement les na-
tions chrétiennes perdaient l'espoir de briser
CHAPITRE PREMIER 9
la puissance turque dans la Méditerranée, mais
elles allaient se voir contraintes désormais à
s'humilier devant les pirates d'Alger et con-
damnées à leur acheter le droit de commerce
et de navigation en leur payant d'onéreux tri-
buts. Cette même année, Soliman II enlevait
à Ferdinand d'Autriche, frère de Charles-Quint,
la ville de Bude et presque toute la Hongrie.
Au lieu de se liguer contre le péril musul-
man, la plupart des princes chrétiens préfé-
raient se faire les dociles instruments de Lu-
ther, le moine apostat, pour mettre tout à feu
et à sang, en Allemagne, et y implanter la pré-
tendue réforme. Humainement parlant, jamais
l'Église ne s'était, peut-être, trouvée dans une
situation aussi critique. On se demandait avec
anxiété de quel côté viendrait le secours pour
arrêter le flot montant de l'hérésie et de l'in-
vasion sarrasine, restaurer la foi, la piété et les
bonnes mœurs dans les masses gangrenées par
le vice et la corruption. Dieu, dont les pro-
messes sont infaillibles, ne manqua pas à son
Église. Pour tenir tête à l'hérésie, il suscita un
vaillant champion de sa cause dans la personne
d'Ignace de Loyola et de la Compagnie dont il
fut le fondateur. Plus que toutes les autres
nations, la chevaleresque Espagne devait lui
fournir sa vaillante épée pour briser la puis-
IO LES JÉSUITES AUX PAYS BARBARESQUES
sance ottomane et refouler le Croissant en-
vahisseur.
Brillant capitaine avant de s'enrôler sous
l'étendard de Jésus-Christ, Ignace imprima à
son Ordre naissant une allure toute militaire.
Les œuvres opérées par ses premiers com-
pagnons, dès les débuts de leur apostolat,
furent telles que les rois, les princes et sei-
gneurs chrétiens s'empressèrent à l'envi de faire
appel à leur précieux concours pour l'évangé-
lisation de leurs sujets, l'éducation de la jeu-
nesse ou pour toute autre entreprise destinée à
promouvoir le bien de la religion et de la so-
ciété. C'est ce qui détermina, en particulier, les
rois d'Espagne et de Portugal à en faire leurs
auxiliaires les plus dévoués dans les Etats
Barbaresques, ainsi que le fera voir la suite
de ce récit.
CHAPITRE II
LES JÉSUITES PRENNENT PART A L'EXPEDITION
D'AFRICA EN TUNISIE (i55o)
Après la mort de Kheir-ed-Din, le dernier
des Barberousse, survenue en i&47> à Constan-
tinople, l'empereur Charles-Quint avait signé
une trêve avec le Sultan. Malgré cette suspen-
sion d'hostilités, les côtes d'Espagne et d'Ita-
lie n'en continuaient pas moins à être ravagées
par les pirates sarrasins et surtout par le fa-
meux corsaire Dragut, digne émule de Barbe-
rousse. Il s'était d'ailleurs formé à son école
et n'avait pas tardé à mériter ses faveurs. Dans
son audace, il avait poussé ses courses jusque
dans le golfe de Naples, s'était emparé, sur son
passage, d'une galère de Malte, dans le port
de Pouzzoles, avait surpris, pendant la nuit, la
ville de Castellamare, et mis tout à feu et à
sang sur les côtes de Calabre. En possession
d'un riche butin, il établit ses quartiers d'hiver
12 LES JÉSUITES AUX PAYS BARBARESQUES
dans l'île de Gelves et activa les préparatifs
pour s'emparer de la ville d'Africa,, connue
aussi sous le nom de Mehedia.
Construite sur un rocher s'avançant en forme
d'isthme dans la mer, et rattachée au continent
par une langue de terre comptant à peine deux
cent trente pas de largeur, cette ville était
entourée de hautes et fortes murailles, flan-
quée de plusieurs grosses tours. Après la prise
de Tunis par Charles-Quint, ses habitants s'é-
taient constitués en république. Jaloux de leur
liberté, ils souffraient avec peine l'entrée dans
leur port des vaisseaux étrangers, même ceux
du Grand Turc.
Jugeant la ville imprenable d'assaut, Dragut
se servit de la ruse pour arriver à ses fins.
Les habitants, en proie à des dissensions intes-
tines, se trouvaient divisés en plusieurs partis.
Il réussit à gagner à prix d'or un des princi-
paux magistrats de la cité qui lui en ouvrit les
portes.
L'audacieux corsaire avait désormais un
port sûr pour abriter ses vaisseaux, et un lieu
de refuge pour se mettre à couvert des coups
de ses ennemis. 11 renforça la garnison de
quatre cents Turcs, confia l'exécution de nou-
velles fortifications à Mohamed, son homme de
confiance, et nomma gouverneur de la place
CHAPITRE II l3
Hez-Reis, son neveu. Après avoir pourvu à la
sécurité de sa nouvelle capitale, Dragut reprit
la mer avec ses galères et devint de nouveau
la terreur de la Méditerranée.
La prise d'Africa par Dragut était un dan-
ger permanent pour la Sicile. Aussi l'empereur
Charles-Quint prit-il, sans tarder, des mesures
pour contenir l'audace du redouté corsaire. Il
donna l'ordre à l'amiral André Doria et à
Jean de Vega, vice-roi de Sicile, de combiner
leurs efforts, pour s'emparer de la ville. Doria
réunit une flotte de cinquante voiles auxquelles
vinrent se joindre les galères du grand-duc
de Toscane et celles du Pape. Sur l'invitation
de l'Empereur, les chevaliers de Malte équi-
pèrent aussi quatre navires.
Soucieux des intérêts spirituels de l'armée
expéditionnaire, Jean de Vega demanda et
obtint comme aumônier des troupes et de
l'hôpital le P. Jacques Laynez, un des pre-
miers disciples d'Ignace de Loyola et son
successeur comme général de la Compagnie,
qui se trouvait alors à Païenne *.
Le vice-roi écrivit en même temps à saint
1. Député par le pape Paul III au concile de Trente
comme théologien du Saint-Siège, Laynez y jeta un si vif
éclat que les évêques suspendaient les séances quand il ne
pouvait y assister.
l4 LES JÉSUITES AUX PAYS BARBARESQUES
Ignace, à Rome, pour le prier d'obtenir du
pape Jules III les pouvoirs pour que les
troupes expéditionnaires pussent gagner l'in-
dulgence du Jubilé, tombant cette année-là.
La flotte quitta le port de Palerme le
22 juin i55o. Le P. Laynez prit place sur le
vaisseau du vice-roi avec le frère coadjuteur
Martin Zornosa, qui lui fut donné comme
compagnon pour l'aider dans le soin des
malades. Après deux journées d'heureuse
navigation, on fît escale, le matin de la Saint-
Jean, près de la petite île déserte appelée
Favinana. Sur la demande du vice-roi, le
P. Laynez adressa la parole aux troupes réu-
nies. Il leur exposa les devoirs d'un bon sol-
dat chrétien envers Dieu, envers soi-même,
vis-à-vis de ses chefs et relativement au
prochain. La flotte reprit ensuite sa marche
et, après quatre jours de navigation, arriva
en vue d'Africa.
Le 28 juin, dans la matinée, le débarque-
ment s'opéra sans la moindre opposition de
la part de l'ennemi. Après avoir dressé leur
camp sur une éminence non loin de la ville,
les troupes poussèrent avec activité les tra-
vaux du siège. Malheureusement, la maladie
ne tarda pas à sévir dans leurs rangs et à
faire un grand nombre de victimes. Les cha-
CHAPITRE II l5
leurs étaient, en effet, accablantes, sans comp-
ter que les assiégeants étaient obligés de tra-
vailler revêtus de leur armure pour parer à
toute surprise et repousser les attaques des
ennemis. Le P. Laynez et son compagnon ne
pouvaient suffire à la besogne auprès des
malades, et on leur adjoignit comme aides
quatre religieux capucins. Mais deux de ces
derniers succombèrent bientôt de fatigue, et
les deux autres, gravement atteints par les
fièvres, durent être transportés ailleurs. A
leur tour, chirurgiens, pharmaciens, barbiers,
infirmiers, au nombre de plus de quarante,
furent saisis par le fléau et plusieurs périrent.
Par une disposition spéciale de la Providence,
le P. Laynez et le frère Zormosa restèrent
seuls valides à l'hôpital. Ils se multiplièrent
auprès des malades, leur rendant les services
les plus humbles. Grâce à leur zèle et à leur
dévouement, la plupart des moribonds reçu-
rent les consolations de la religion avec
des sentiments touchants de repentir et de
résignation à la volonté de Dieu.
Pendant que s'activaient les préparatifs du
siège, Dragut, averti du danger que courait sa
capitale, s'empressa d'accourir. Il débarqua
pendant la nuit, près d'Africa, douze cents
soldats turcs ou maures et deux mille arabes.
l6 LES JÉSUITES AUX PAYS BARBARESQUES
Le lendemain, Don Alphonse Pimentel vint
faire du fourrage et du bois clans le voisinage
avec un assez fort contingent de soldats. Pour
parer à tout événement, Don Louis Perez de
Vargas, gouverneur de la Goulette, reçut l'or-
dre de protéger les travailleurs à la tête d'un
détachement de troupes. Ils furent soudain
assaillis par Dragut et ses Turcs. Une mêlée
effroyable s'ensuivit. Inférieurs en nombre,
les Espagnols, malgré leur bravoure, ne tar-
dèrent pas à être débordés. Ils auraient cer-
tainement essuyé une défaite, si Don Garcia
de Tolède, averti à temps, n'était accouru à
leur secours avec plusieurs compagnies. Dra-
gut fit des efforts désespérés pour percer les
lignes ennemies et opérer sa jonction avec les
assiégés. Il se brisa contre la muraille de fer
que lui opposèrent les chevaliers de Malte de
langue française. D'autre part, l'artillerie tint
en respect les renforts que les assiégés es-
sayèrent d'envoyer au secours de Dragut.
Après cinq heures d'un combat acharné, le
chef corsaire lâcha pied et regagna en toute
hâte ses galères. Il s'éloigna pour chercher
de nouveaux renforts, mais ses démarches
restèrent sans succès.
Commencés depuis deux mois, les travaux
du siège touchaient à leur fin. Avant l'assaut
CHAPITRE II. 17
général, le P. Laynez voulut faire gagner aux
troupes l'indulgence du Jubilé. L'annonce du
grand pardon se fit au son des tambours et
des trompettes. Dans un éloquent discours, le
missionnaire exhorta les troupes à se préparer
pour recevoir cette précieuse grâce et leur
communiqua la lettre suivante d'Ignace de
Loyola, annonçant la concession du Jubilé :
« Ignace de Loyola, général de la Compa-
gnie de Jésus,
« Aux illustres Seigneurs, aux nobles et cou-
rageux généraux et soldats et à tous les
chrétiens qui font la guerre en Afrique contre
les Infidèles, la protection et le secours de
Jésus-Christ Notre-Seigneur, et en lui le salut
éternel.
« Le très excellent Seigneur Jean de Vega,
vice-roi de Sicile et chef suprême de cette
sainte expédition, m'ayantdemandé par lettre,
en son nom, et au nom de toute l'armée, de
supplier notre Très Saint-Père le Pape Ju-
les III, d'ouvrir pour vous, qui êtes retenus
dans les pays infidèles et combattez pour la
gloire du Christ et l'exaltation de notre sainte
Foi, le Jubilé qu'il a ouvert en faveur de ceux
qui viennent à Rome et y visitent certaines
églises, Sa Sainteté, en vertu de sa bénignité
apostolique, vous a accordé avec joie à vous
2
l8 LES JÉSUITES AUX PAYS BARBARESQUES
tous cette grâce. Il faut donc que vous soyez
contrits et que vous vous confessiez, afin que
vous combattiez contre les ennemis de la
sainte Croix avec d'autant plus d'ardeur, de
courage et de force, que vous verrez plus
grande la libéralité du Dieu très baut et de
l'Église son épouse. Ainsi vous retirerez les
plus heureux fruits de la guerre, soit la vic-
toire dans le combat, soit la béatitude éter-
nelle à celui qui mourra, après avoir obtenu
le pardon de ses péchés. Afin donc de vous
notifier l'impétration de cette grâce, il m'a
semblé bon dans le Seigneur de vous écrire
cette lettre et de la signer du sceau de notre
Compagnie.
« Donné à Rome, le 7 des Ides de juillet
i55o *. »
Le vice-roi et les principaux chefs de l'ex-
pédition furent les premiers à donner l'exem-
ple. Parmi eux on remarquait Don Alphonse
de la Cueva, gouverneur de la Goulette; Don
Ferdinand de Tolède, maître de camp de l'in-
fanterie de Naples; Don Alvaro de Vega, maî-
tre de camp des troupes de Sicile ; Don Fer-
dinand, neveu du vice-roi, de nombreux
1. Cartas de S. Ignacio, vol. II, p. 250.
CHAPITRE II 19
capitaines et la plupart des chevaliers de Saint-
Jean. L'élan était donné. Le P. Laynez dut
passer les jours et quelquefois même les nuits
à entendre les confessions des troupes, qui
étaient en grande partie composées de soldats
originaires de Sicile, de Naples, de Lombar-
die et du Piémont. Il fut profondément édifié
de la piété et du sérieux qu'ils apportèrent
dans l'accomplissement de ce grand acte de
religion.
L'assaut général de la ville fut fixé au
10 septembre. Les assiégeants ayant appris,
d'un transfuge, que des retranchements inté-
rieurs avaient été construits derrière le front
où devait s'ouvrir la brèche, le plan de com-
bat fut aussitôt changé. Il fut décidé que l'at-
taque commencerait du côté de la mer. Les
assiégés avaient négligé de le mettre en état
de défense. A trois heures de l'après-midi, les
galères, s'étant mises en position, donnèrent
le premier signal par une décharge générale
de l'artillerie. Soutenus par les feux de trois
batteries, les Espagnols s'élancèrent avec im-
pétuosité à l'assaut des tours et des remparts.
Après plusieurs heures d'une lutte acharnée,
la ville tomba en leurpossession. Douze cents
Turcs périrent dans la mêlée et neuf mille ha-
bitants furent réduits en servitude. Les Espa-
20 LES JESUITES AUX PAYS BARBARESQUES
gnols comptèrent cinq cents tués et près de
mille blessés. Au nombre des morts se trou-
vaient Don Fernand de Tolède, colonel du
régiment de Naples; Fernand Lobo, colonel
du régiment de Lombardie; les capitaines
More, Rueda et Sumarraga et les chevaliers
de Malte Ulloa et Monroy.
Dans une lettre datée d'Africa, 14 septem-
bre i55o, le P. Laynez s'empressa de faire
part à saint Ignace de l'heureuse nouvelle
de la victoire remportée par les Espagnols :
« Nous nous trouvons tous, grâce à Dieu,
en bonne santé. La grande nouvelle que je
dois apprendre à Votre Révérence est que
Notre-Seigneur a daigné mercredi, 10 sep-
tembre, par un secours tout spécial de sa di-
vine Majesté, nous accorder la prise de la
ville d'Africa. Aujourd'hui, dimanche, a eu
lieu la purification et la bénédiction de la
grande mosquée, qui a été dédiée à saint Jean-
Baptiste. Il y a eu messe solennelle et j'ai
prêché pour rendre gloire à Dieu de l'insigne
victoire qui venait d'être remportée et tracer
aux capitaines et soldats destinés à tenir gar-
nison dans cette ville, la ligne de conduite à
suivre. Le baptême a été ensuite conféré à
quatre enfants et à une personne d'âge mûr,
blessée pendant l'assaut. Elle est morte le
CHAPITRE II 21
jour même. On espère, avec l'aide de Notre-
Seigneur, tirer grand profit de la victoire pour
la sécurité de la Chrétienté, le maintien et
l'extension de la foi dans ces contrées. Je ne
vous donnerai pas d'autres nouvelles pour le
moment.
« Je confie cette lettre au seigneur Jean
Osorio, parent de la vice-reine de Sicile et
capitaine de la garde de Son Excellence. Il
est si dévoué et si affectionné à notre Compa-
gnie que nous ne saurions lui témoigner
trop de reconnaissance et d'attachement.
Pour l'amour de Notre-Seigneur Jésus-Christ,
donnez-lui des marques de la plus tendre
charité. Que Notre-Seigneur la conserve et
l'augmente dans nos cœurs pour sa gloire.
« De Votre Révérence l'indigne fils et ser-
viteur en Jésus-Christ. Laynez *. »
Le P. Laynez s'occupa aussitôt du choix
d'un prêtre zélé pour le soin spirituel de la
garnison. Il jeta les yeux sur un religieux de
l'Ordre de Saint-Jean et lui adjoignit cinq
ou six auxiliaires pour l'aider dans l'exercice
du saint ministère. Il lui procura en même
temps les choses nécessaires à la célébration
des mystères divins. D'accord avec le vice-
I. Cartas de S. Ignacio, t. II, appendice II, p. 20.
22 LES JÉSUITES AUX PAYS BxVRBARESQUES
roi, il laissa à l'hôpital les ornements sacrés
qu'il avait apportés et ceux que Don Fernand
de Tolède lui avait légués à ses derniers mo-
ments. Grâce à plusieurs aumônes généreuses,
il acheta deux ornements et envoya centécus
en Sicile pour se procurer différentes choses
nécessaires au culte.
Le vice-roi nomma son fils Don Alvaro
gouverneur d'Africa et y laissa une garnison
de quinze cents hommes avec beaucoup d'ar-
tillerie ei quantité de munitions. Le 25 sep-
tembre, la flotte se disposait à faire voile vers
la Sicile, lorsqu'une horrible tempête la tint
bloquée dans le port, pendant deux jours et
trois nuits. La mer s'étant enfin calmée, elle
gagna le large le 6 octobre et alla jeter l'ancre
dans le port de Trapani. C'est dans cette ville
que le P. Laynez prit congé des soldats au
milieu de l'émotion générale. Tous voulurent
lui baiser la main et recevoir sa bénédiction.
Certains allèrent jusqu'à couper des mor-
ceaux de ses vêtements pour les conserver
comme souvenir.
Dans une lettre adressée de Trepani, le
18 octobre i55o, au pape Jules III, Jean de
Vega, vice-roi de Sicile, fait en ces termes
l'éloge de la piété et du dévouement infatiga-
ble du P. Laynez :
CHAPITRE II a3
<< Très Saint-Père,
« Le Révérend maître Laynez, par ordre
de son supérieur, s'est dépensé avec un zèle
admirable dans l'exercice de toutes sortes
d'œuvres de charité, pendant l'expédition
d'Africa si heureusement terminée. Se ren-
dant à Rome, où il est appelé par l'obéissance,
je l'ai chargé d'aller, de ma part, baiser les
pieds de Votre Sainteté et vous entretenir de
certaines choses qui se rapportent au service
de Dieu et au bien des garnisons de Rerbé-
rie. J'ai tout lieu d'espérer que Votre Sainteté
fera bon accueil à ma demande, comme elle a
daigné le faire, lorsqu'il s'est agi du saint ju-
bilé qui a produit les plus grands fruits de
piété et de sanctification.
« Que Dieu garde Votre Sainteté de lon-
gues années pour l'heureux gouvernement de
l'Eglise universelle. »
A son arrivée dans la ville éternelle, le
P. Laynez s'empressa d'accomplir sa mission.
Il fut reçu avec des effusions de joie par le
Souverain Pontife, qui se fit raconter dans le
détail l'expédition d'Africa. Le zélé religieux
fit ensuite part à Ignace de Loyola du désir,
maintes fois exprimé par le gouverneur de la
Goulette, d'avoir quelques Pères pour le soin
24 LES JÉSUITES AUX PAYS BARBARESQUES
spirituel de la garnison. Le général de la
Compagnie, n'ayant personne sous la main,
se vit à son grand regret dans l'impossibi-
lité de faire à cette demande un accueil favo-
rable.
Le Concile de Trente ayant repris ses tra-
vaux, le ier mai i55i, le P. Laynez fut appelé
à occuper de nouveau le poste de théologien
du Saint-Siège dans ces assises solennelles
de la chrétienté. Il y fit non moins grande
figure que dans les précédentes sessions,
Aussi, lorsque Ignace de Loyola rendra sa
noble et vaillante âme à Dieu, le 3i juillet i556,
le P. Laynez sera-t-il appelé à succéder au
fondateur de la Compagnie de Jésus, dans la
haute et importante charge de général.
CHAPITRE III
LES JÉSUITES PRENNENT PART A UNE NOUVELLE
EXPÉDITION ENVOYÉE AU SECOURS d'aFRICA
( 1 55 1 ) . — PLAN D IGNACE DE LOYOLA POUR
DÉRARRASSER LA MÉDITERRANÉE DES COR-
SAIRES. — SON ARDENT DÉSIR d'ÉVANGÉLISER
LA RARBARIE.
Soliman fut vivement affecté de la perte de
la ville d'Africa. La prise de cette place forte
par les Espagnols ne pouvait que faciliter
leur domination sur tout le nord de l'Afrique.
Aussi résolut-il de la reconquérir, coûte que
coûte. Il confia, à cet effet, à Sinan-Pacha le
commandement d'une flotte de cent douze ga-
lères et de trois galions. Dragut faisait partie
de l'expédition. Les Turcs essayèrent, sur leur
passage, de s'emparer de Malte; mais les
chevaliers leur opposèrent une résistance
héroïque et les forcèrent à s'éloigner. Ils
furent plus heureux devant Gozo et Tripoli,
qui tombèrent entre leurs mains.
Grand fut l'effroi dans toute la Sicile à la
26 LES JÉSUITES AUX PAYS BARBARESQUES
nouvelle de l'approche de la flotte ottomane.
Craignant pour la sûreté de la ville d'Africa,
point de mire de l'expédition, le vice-roi de
Sicile fit équiper à la hâte quinze galères pour
lui envoyer des renforts. Il confia à Antoine
Doria le commandement de la flottille. Jean
de Vega demanda au recteur du collège des
Jésuites de Messine un aumônier pour les
troupes en partance. Le P. Nadal *, un des
sujets les plus éminents delà Compagnie nais-
sante, reçut ordre de suivre l'expédition. On
lui donna pour compagnon le frère Scolasti-
que Isidore Bellino, régent de philosophie.
Il n'était pas encore prêtre, il est vrai, mais il
pourrait rendre de grands services dans le
soin des malades et surtout pour l'évangélisa-
tion des soldats, étant doué d'un talent remar-
quable pour la parole.
La flottille quitta le port de Messine au com-
1. Né à Majorque, en 1507, d'une noble famille. Il fut
condisciple des PP. Laynez et Salmeron à l'Université
d'Alcala. De là, il se rendit à Paris pour y étudier la théo-
logie. Intelligence vive, il avait tout ce qu'il fallait pour les
grandes entreprises. Il était très versé dans les langues
latine, grecque et hébraïque, et dans les mathématiques. A
Paris, Ignace de Loyola se servit de Pierre Lefèvre et de
Laynez pour le gagner à sa noble entreprise. Une lettre de
François-Xavier finit par le décider à quitter le monde. Il
se rendit à Rome, où il fit les Exercices spirituels, et entra
dans la Compagnie en 1546.
BGK rON COLLEGt Lil
OltSÏNUT hiLL. Î/ASS,
CHAPITRE III 27
mencement de juillet i55i. Le P. Nadal et son
compagnon avaient pris place dans la galère
du commandant Antoine Doria. La traversée
s'annonçait sous les plus heureux auspices
lorsque, le 4 juillet, une horrible tempête
éclata soudain dans le voisinage de l'île Lam-
padosa. Des quinze galères, huit furent proje-
tées contre les rochers par la violence des
flots. Parmi ces dernières, se trouvait celle de
Doria. La plus grande partie des soldats qui la
montaient furent ensevelis dans l'abîme. Les
quelques survivants essayèrent de grimper
sur un rocher situé dans le voisinage pour
échapper à la mort. De ce nombre étaient le
P. Nadal et le P. Isidore Bellino. Mais la
galère qu'ils venaient de quitter, ayant été pro-
jetée contre ce rocher par la fureur des flots,
broya un bras au jeune régent. Balayé par les
vagues, il tomba à la mer où il se débattit
quelque temps, puis, à force de courage et d'é-
nergie, avec le bras resté valide, réussit à se
hisser dans une galère. Il tomba alors à ge-
noux et se mit à prier avec ferveur ; mais quel-
ques instants après le navire fut brisé contre
les écueils et Isidore Bellino * disparut dans
l'abîme.
1. De son vrai nom, Isidore Sbrand. C'était un jeune
homme de grande valeur et de beaucoup de talent. Né à
28 LES JÉSUITES AUX PAYS BARBARESQUES
La tempête s'étant enfin apaisée, les bâti-
ments en état de tenir la mer continuèrent
leur marche vers Africa. Un des premiers soins
du P. Nadal, à son arrivée, fut de mettre le
vice-roi de Sicile au courant des tristes et
lamentables événements dont nous venons de
parler. « Fasse la divine Bonté, disait-il, en
terminant, que ce naufrage ait procuré le salut
éternel à ceux qui ont péri, car ils ont eu le
temps de reconnaître leurs péchés et d'en de-
mander pardon. Puisse-t-il imprimer à nous
qui sommes saufs un grand sentiment de
crainte, afin que nous n'offensions jamais
Dieu. D'Africa, le 7 juillet i55i. »
Le P. Nadal écrivit par la même occasion
au P. Vinck *, recteur du collège de Messine,
pour lui faire part de la triste fin de son jeune
et infortuné compagnon. En attendant l'arri-
vée de la flotte turque, le Père se dépensa avec
un zèle infatigable auprès des soldats et des
malades de l'hôpital. Il donnait aussi des con-
Rome de parents allemands, il fut un des premiers qui en-
trèrent dans la Compagnie de Jésus après sa fondation. Il
étudia les lettres et la philosophie à Paris et à Coïmbre, en
Portugal. En 1548, Ignace de Loyola l'envoya en Sicile pour
être un des fondateurs du collège de Messine.
1. Né à Butersein, en Brabant, il entra dans la Compa-
gnie en 1545, à Louvain, fit profession le 29 juin 1556 et
mourut à Bologne en 1576.
CHAPITRE III 29
férences aux prêtres de la ville et fut assez
heureux pour en ramener plusieurs à une vie
plus régulière et plus sacerdotale.
Les succès remportés par la flotte turque
avaient-ils exalté l'ambition de Soliman ? Le
fait est que, changeant soudain de tactique, il
abandonna l'expédition d'Africa pour conti-
nuer à étendre ses conquêtes en Europe. Les
circonstances étaient d'ailleurs favorables. Le
roi de France, François Ier, avait conclu avec
lui un traité d'alliance, l'engageant à unir ses
efforts aux siens contre l'empereur d'Allema-
gne, leur ennemi commun. Les Turcs, consi-
dérés jusqu'alors comme des barbares et les
ennemis jurés dunom chrétien, entraient de la
sorte dans le concert de la politique et, spec-
tacle plus étrange encore, devenaient les alliés
et les auxiliaires du roi très chrétien.
L'attaque d'Africa n'étant plus à redouter,
le P. Nadal retourna à Messine, et y reprit ses
travaux accoutumés. C'est là qu'il reçut, l'an-
née suivante (6 août i552), un mémoire im-
portant élaboré par Ignace de Loyola, dans
lequel le valeureux capitaine traçait avec un
art consommé tout un plan de campagne pour
briser la puissance du Grand Turc, rendre la
paix à la chrétienté, détruire le fléau de la pi-
raterie et ouvrir enfin à l'Espagne une ère de
3o LES JESUITES AUX PAYS BARBARESQUES
prospérité stable. Sachant le P. Nadal très en
faveur auprès du vice-roi de Sicile, Ignace de
Loyola le priait de se servir de la puissante
entremise de ce dernier pour faire parvenir
son mémoire à l'empereur Charles-Quint en
personne.
Ignace énumère, tout d'abord, les raisons
qui doivent déterminer l'Empereur à créer une
puissante flotte contre les Turcs.
« i° La gloire de Dieu et le salut des âmes
l'exigent. Qui ne serait profondément attristé
en voyant cette multitude de chrétiens de tout
âge, traînés en captivité et reniant en grand
nombre la foi au milieu des infidèles?
« 2° Le compte que devront rendre un jour à
Dieu les princes à qui incombe le devoir d'em-
pêcher que tant d'âmes rachetées par le sang
de Jésus-Christ ne tombent entre les mains
des infidèles pour y renier leur foi.
« 3° On tirerait ainsi d'un grand péril la chré-
tienté exposée aux courses incessantes des
Turcs, qui commencent à être redoutables sur
mer, sans compter qu'ils jettent le brandon
de la discorde entre les princes chrétiens en
prenant parti pour les uns contre les autres.
Nous en avons eu un triste et lamentable
exemple dans la dernière guerre (i55i) déclarée
à l'empereur (Charles-Quint) par le roi de
CHAPITRE III 3l
France (Henri II). C'est à l'instigation de ce
dernier que la flotte turque s'est emparée de
la ville et de la forteresse d'Augusta. De là
elle se jeta sur Malte et sur les côtes d'Afri-
que, où elle se rendit maîtresse de Tripoli que
lui livrèrent les chevaliers de Malte. Les plus
coupables parmi ces derniers furent deuxFran-
çais. La loyauté des Espagnols leur coûta
cher, puisque quatre cents d'entre eux furent
passés au fil de l'épée. On dit que les Turcs
voulurent se venger de la prise d'Africa. Ce
qui est sûr, c'est qu'ils entreprirent cette
campagne sur l'instigation du roi de France
dont les ambassadeurs se trouvaient sur la
flotte ottomane.
« 4° Ainsi prendraient fin les émeutes et les
révoltes sans cesse renaissantes dont le
royaunie de Naplesest le théâtre. Ne pouvant
plus compter sur le Grand Turc, les agitateurs
et les révolutionnaires ne pourraient pas da-
vantage espérer du secours par mer du côté de
la France. Cette flotte maintiendrait la paix
non seulement dans le royaume de Naples,
mais encore en Italie, en Sicile * et dans les
autres îles de la mer.
1. En 1552, Pierre de Tolède étant vice-roi de Naples, et
Ferdinand de Sanseverino gouverneur de Palerme, ce der-
nier fit appel à la flotte turque, alors sous le commandement
32 LES JÉSUITES AUX PAYS BARBARESQUES
« 5° Le roi de France, ne voyant plus la pos-
sibilité d'avoir l'appui de la flotte turque, se-
rait aussi moins remuant, et se trouverait trop
faible sur mer pour venir nous attaquer.
« 6° Ainsi prendraient fin les dévastations et
les ravages exercés parles Turcs en Espagne
et en Italie : la flotte ottomane n'oserait plus
entrer dans nos ports. Pour connaître le nom-
bre et la grandeur des maux que nous causent
les corsaires, il suffit de se rappeler ce qui
s'est passé, ces deux dernières années, en Si-
cile et dans le royaume de Naples.
« 7° Le trajet d'Espagne en Italie deviendrait
sûr, pour le plus grand bien général de ces
royaumes et l'avantage des particuliers qui ont
beaucoup à souffrir de l'insécurité de la mer.
« 8° Avec une puissante flotte sillonnant la
Méditerranée, on pourrait reconquérir les
points perdus, s'emparer des principales villes
des côtes d'Afrique et de Grèce, conquérir
d'autres terres des infidèles et ouvrir un che-
min à la pénétration de l'Evangile.
« 9° La création d'une pareille flotte contri-
de Rusten-Pacha, pour s'emparer de Naples. La trahison
ayant été découverte, Sanseverino s'enfuit à Venise, et la
flotte turque reprit le chemin de Constantinople. Près de
l'île de Ponza, elle rencontra la flotte d'André Doria, l'atta-
qua et lui prit sept galères.
CHAPITRE III 33
huerait grandement à l'honneur et à la gloire
de Sa Majesté, parmi les fidèles comme parmi
les infidèles. Elle lui permettrait de prendre
l'offensive et d'attaquer ceux-ci chez eux, au
lieu d'en être réduit à défendre son propre
territoire. »
Dans la seconde partie de son mémoire,
Ignace indique les sources où l'Empereur
pourrait trouver les fonds nécessaires à la
création de cette flotte :
« i° Les revenus provenant des domaines
de Sa Majesté pourraient y être consacrés. Il
pourrait faire appel à la générosité des ordres
religieux dont les revenus sont plus que suf-
fisants pour l'entretien de leurs sujets, par
exemple, l'Ordre de Saint-Jérôme, de Saint-
Benoît et celui des Chartreux. Les revenus des
abbayes de Sicile et du royaume de Naplesne
possédant pas de religieux pourraient égale-
ment être affectés à cette entreprise.
« 2° Les évêchés de ses Etats avec leurs
chapitres pourront également contribuer à
l'armement des galères, pour le plus grand
bien de la chrétienté.
« 3° Les quatre grands Ordres militaires,
conformément à leur institution, pourront coo-
pérer à la formation de cette flotte en fournis-
sant des hommes et de l'argent. Il suffirait
3
34 LES JÉSUITES AUX PAYS BARBARESQUES
pour cela de demander au Pape l'autorisation
de traiter avec les chefs d'Ordre.
« 4° Les grands d'Espagne et de ses Etats
pourraient avantageusement y consacrer une
partie de l'argent qu'ils dépensent en plaisirs,
fêtes, amusements, luxe et commodités de tou-
tes sortes, et ce ne serait que justice, s'ils ne
veulent pas y contribuer de leur personne.
« 5° En s'entendant entre eux, les gros com-
merçants pourraient également équiper bon
nombre de galères, qui serviraient à la fois
pour leur commerce et le bien de la chrétienté.
« 6° Les villes de ses Etats et plus particuliè-
rement les villes maritimes qui souffrent des
incursions des Turcs, des Maures et des cor-
saires pourraient avantageusement consacrer
à Tachât de galères une partie de leurs biens
qui risquent d'être pillés, ou encore l'argent
destiné à l'entretien des garnisons ; car, une
fois que la flotte sillonnera la mer, elles n'auront
plus besoin d'être gardées, mais pourront va-
quer librement à leur commerce. Les royau-
mes de Naples et de Sicile seraient tenus d'y
contribuer pour une plus large part.
« 7° Le roi de Portugal pourrait se procurer
pour la même fin un certain nombre de ga-
lères.
« 8° Les seigneuries de Gênes, de Lucques et
CHAPITRE III 35
de Sienne pourraient également y contribuer,
vu que celle de Venise ne le peut.
« 9° Le duc de Florence, en prenant les
mêmes moyens et en faisant appel tant aux
séculiers qu'aux réguliers, pourrait, comme
le roi de Portugal, faire quelque chose.
« io° Enfin le Pape pourrait aussi lui venir
en aide en agissant de la même façon dans
r
ses Etats.
« Tous ces secours réunis seraient certaine-
ment suffisants pour mettre à la mer de deux
à trois cents voiles destinées à la défense de
la chrétienté. »
Rome, 6 août i552.
On le voit, le plan proposé par saint
Ignace, pour briser la puissance ottomane, dif-
fère peude celui qu'adopta, vingt ans plus tard,
Juan d'Autriche, le glorieux vainqueur de Lé-
pante (7 octobre 1571). Son mémoire parvint-il
jusqu'à Charles-Quint? Nous l'ignorons. S'il
eût été mis à exécution du vivant du grand Em-
pereur, la terreur des Turcs et le protecteur de
la chrétienté, le triomphe de Lépante aurait
été certainement moins coûteux, et les résul-
tats en eussent été plus durables.
L'ambition d'Ignace en rêvant la création
d'une grande Armada destinée à maîtriser
36 LES JÉSUITES AUX PAYS BARBARESQUES
la puissance turque lui faisait entrevoir l'es-
poir d'une autre conquête infiniment plus
glorieuse et plus chère à son cœur d'apôtre.
Nous voulons parler de l'extension du règne
de Jésus-Christ dans ces contrées, autrefois si
chrétiennes et malheureusement courbées de-
puis des siècles sous la domination dégradante
du Croissant. De là sa sollicitude pour promou-
voir l'étude de la langue arabe dans le collège
de Messine. Plusieurs scolastiques l'étudiaient
avec ardeur sous la direction d'un noble sarra-
sin. Ce dernier avait accompagné en Sicile le
roitelet de l'île de Gelves qui était venu sollici-
ter l'appui et la protection de l'Espagne. Ce
prince promettait de laisser pleine et entière
liberté de prêcher l'Évangile et de construire
des églises, à la condition que les Sarrasins ne
seraient pas contraints d'embrasser le christia-
nisme.
Vers le même temps, l'évêque de Malte solli-
citait la création d'un collège de la Compagnie
dans l'île. Saint Ignace en avisa le P. Jérôme
Domenech et le pressa de réaliser au plus
tôt cette fondation. Il lui enjoignait en -même
temps d'annexer à ce collège des cours d'arabe
pour la formation de missionnaires destinés
au pays de Barbarie. Le projet souffrait moins
de difficulté que partout ailleurs, le dialecte
CHAPITRE III 3^
maltais ayant de grandes ressemblances avec
l'arabe. Le P. Bobadilla et quelques autres
Pères étaient déjà désignés pour entreprendre
cette fondation lorsqu'un différend survenu en-
tre l'évêque et les chevaliers de Saint-Jean vint
faire échouer le projet. Plusieurs autres Pères,
et parmi eux le P. Christophe de Mendoza,
étaient également sur le point de s'embarquer
pour la Goulette, où ils étaient impatiemment
attendus par le gouverneur, Alphonse de Men-
doza, mais des événements imprévus s'oppo-
sèrent à leur départ.
Ces divers contre-temps ne firent pas aban-
donner à saint Ignace le projet de la créa-
tion d'un petit collège arabe. La fondation de
Malte n'ayant pas abouti, il écrivit au P. San-
chius Occhioa, recteur de Palerme, pour le
prier d'entreprendre cette œuvre, sur laquelle
il comptait beaucoup pour la conversion des
régions barbaresques. Le recteur s'empressa
d'obtempérer à ces désirs. Les cours d'arabe
s'ouvrirent dans le courant de l'année i555
avec cinq étudiants. Trois étaient des en-
fants arabes faits captifs par le vice-roi et
donnés au collège. Les deux autres étaient des
scolastiques de la Compagnie. L'un, Gaspard
Sanchez, était né à Tripoli, où il avait passé
les sept premières années de son existence.
38 LES JÉSUITES AUX PAYS BARBARESQUES
L'autre était de Malte dont le dialecte, comme
nous l'avons déjà remarqué, se rapproche
beaucoup de l'arabe. Ils avaient pour profes-
seur un musulman fort versé dans cette lan-
gue. Sous sa direction, les deux jeunes jésuites
firent des progrès assez rapides ; ils furent bien-
tôt à même de parler convenablement l'arabe
et même de prêcher en cette langue. Deux des
enfants étant tombés malades quelque temps
après, le minuscule collège arabe de Palerme
disparut après une durée éphémère. Les grands
projets de conquêtes évangéliques en Barba-
rie devaient s'évanouir à leur tour, par suite
de l'abandon fait par l'Espagne de la plupart
des places fortes qu'elle possédait sur les cô-
tes barbaresques.
CHAPITRE IV
t
LES JESUITES PRENNENT PART A L EXPEDITION
DE MOSTAGANEM ENTREPRISE PAR LE COMTE
DE ALCANDETE, GOUVERNEUR d'oRAN, EN l558.
Malgré quelques brillants faits d'armes, la
puissance de l'Espagne sur les côtes de Bar-
barie allait tous les jours en déclinant. Des
nombreuses places fortes possédées sur le
littoral, il ne lui resta bientôt plus qu'Oran et
Mers-el-Kébir, et encore étaient-elles sans
cesse en butte aux attaques des Turcs et des
Arabes. Aussi la préoccupation constante
des gouverneurs de ces presidios était-elle
de refouler le plus loin possible l'ennemi pour
ne pas être tenus bloqués dans leur en-
ceinte.
C'est ce qui détermina, en i558, le gouver-
neur de la place d'Oran, Don Martin de Gor-
doba, comte de Alcandete, à entreprendre
l'expédition de Mostaganem. Cette ville étant
devenue un lieu de ravitaillement pour les
4o LES JÉSUITES AUX PAYS BARBARESQUES
Turcs, il estimait qu'il fallait à tout prix s'en
emparer pour se débarrasser de leur gênant
voisinage. Il se rendit en Espagne pour expo-
ser son plan à Philippe II. Le roi l'approuva
et lui donna les six mille hommes qu'il deman-
dait pour le réaliser.
Le gouverneur d'Oran sollicita en même
temps du P. François de Borgia, commis-
saire de la Compagnie de Jésus, en Espagne,
la faveur d'avoir quelques Pères comme au-
môniers des troupes expéditionnaires. L'ancien
duc de Gandie fit bon accueil à sa demande
et désigna les PP. Pierre Domenech * et
Pierre Martinez 2, avec le Frère coadjuteur
1. Le P. Pierre Domenech était né à Barbens, diocèse
d'Urgel. Il exerça pendant six ans la profession de notaire à
Barcelone et entra dans la Compagnie en 1551. C'était un
religieux d'un grand zèle et d'un dévouement à toute épreuve.
Il avait érigé la Congrégation du Nom de Jésus, dont le but
principal était la suppression des jurements et des blas-
phèmes. Il fonda aussi, en Portugal, des orphelinats de gar-
çons, d'où sortait une élite déjeunes gens qu'on envoyait au
Congo, aux Indes et au Brésil pour aider les missionnaires
dans l'évangélisation des infidèles. (Cf. Monumenta S. F.
Borgia, t. III, p. 285.)
2. Le P. Pierre Martinez était originaire de Celdac, pro-
vince de Teruel. Il suivait la carrière militaire, lorsqu'il
fut appelé à la Compagnie par une grâce toute céleste. C'était
un religieux austère, mortifié, éloquent, doué d'un talent
remarquable pour disposer les malades à bien mourir. Il
enseignait au collège de Gandie lorsque lui vint l'ordre de
partir pour Oran.
CHAPITRE IV 41
Jean Gutierrez, pour cette destination. Les
trois jésuites se rendirent aussitôt à Cartha-
gène où devait se faire l'embarquement.
Les préparatifs de l'expédition n'étant pas
terminés, ils s'arrêtèrent quelque temps à
Murcie alors ravagée par la peste, ety luttèrent
de zèle et de dévouement avec les jésuites du
collège de cette ville. Héroïque fut la charité des
fils d'Ignace de Loyola. Tous restèrent fidèles
au poste, alors que l'évêque et la plupart des
prêtres désertèrent la cité pour échapper au
fléau. La P. de Cabrera, ministre du collège,
et le P. Marcel de Salazar, zélé missionnaire,
furent frappés à mort sur ce champ de ba-
taille du dévouement et de la charité. Le
P. Marc Fontova, recteur du collège, martyr
lui aussi du devoir, les suivit de près dans la
tombe.
Le jour du départ pour Oran étant arrivé,
les deux Pères et le Frère coadjuteur, leur
compagnon, prirent place dans un navire où
l'on avait entassé huit cents soldats. Il serait
difficile de dire tout ce qu'ils eurent à souffrir
pendant la traversée. Ils n'eurent pour toute
nourriture que du biscuit moisi et pour bois-
son que de l'eau corrompue.
Le 26 août i558, le comte de Alcandete
sortit de la place d'Oran à la tête de six mille
42 LES JÉSUITES AUX PAYS BARBARESQUES
cinq cents fantassins et deux cents cavaliers.
Il laissa le gouvernement de la ville à son
fils aîné, Don Alphonse, et prit sous ses ordres,
comme second, son autre fils Don Martin,
jeune homme de grandes espérances.
En même temps sortaient du port d'Oran
quatre brigantins chargés de vivres et de
munitions pour ravitailler les troupes de terre
et attaquer la ville de Mostaganem par mer.
Ils furent malheureusement surpris par une
escadre turque et après une courte résistance
ils durent se rendre à merci.
Cette capture eut sa triste répercussion
dans l'armée de terre. Le manque de vivres,
en effet, se fit bientôt sentir. De là les mur-
mures et le mécontentement des soldats. Le
comte de Alcandete n'en continua pas moins
sa marche en avant. Après avoir traversé la
Sebka ou lac salé d'Arzew, il s'empara sans
coup férir de Mazagran, ville de quelque im-
portance à cette époque, y laissa une petite
garnison et marcha sur Mostaganem. L'avant-
garde ne tarda pas à être en contact avec les
ennemis sortis de la ville pour essayer de
barrer la route. Les Espagnols les repoussè-
rent victorieusement. Plusieurs même avaient
déjà escaladé les remparts, lorsque le comte
donna l'ordre de cesser le feu. Il fit dresser
CHAPITRE IV 4^
son camp près de la ville pour y attendre
d'Oran des vivres et des munitions. C'est ce
qui le perdit.
Averti du danger que courait Mostaganem,
Hassan, dey d'Alger, vint la secourir, à la
tête de huit mille fantassins et de dix mille
cavaliers. Don Martin de Alcandete essaya en
vain d'arrêter sa marche à la tête de quatre
mille hommes. L'artillerie du pacha jeta le
désarroi et l'épouvante parmi les troupes es-
pagnoles. Alors commença la plus triste des
déroutes du côté des soldats chrétiens. Le
comte s'efforça d'arrêter les fuyards, mais sa
voix ne fut pas écoutée. Pour comble de
malheur, le feu, ayant pris à des caissons de
poudre, occasionna la mort de plus de cinq
cents hommes. Pour échapper aux ennemis, les
survivants allèrent s'enfermer dans Mazagran.
Alcandete les y suivit, et quoique grièvement
blessé, fît tout pour ranimer leur courage et
les ramener au combat. Ce fut peine perdue :
personne ne bougea. Indigné d'une pareille
lâcheté, le comte éperonna son cheval et, suivi
d'une poignée de vétérans, s'élança contre les
ennemis en s'écriant : Salgamos à morir y no
pierda sa honra la casa de Monlemayor !
« Allons à la mort et que la maison de
Montemayor ne perde pas son antique
44 LES JÉSUITES AUX PAYS BARBARESQUES
renom de bravoure ». Dans l'ardeur du
combat, son cheval s'étant cabré, le comte
fut renversé à terre et foulé aux pieds par le
reste des fuyards. Son corps fut retrouvé
parmi un monceau de cadavres. Hassan le
rendit à Don Martin, son fils, contre la somme
de deux mille ducats et promit de le faire
transporter à Oran avec tous les honneurs dus
à son rang.
Ayant eu connaissance de la mort du gou-
verneur, les mutins renfermés dans Mazagran
s'empressèrent d'expédier des parlementaires
pour traiter de leur reddition. Hassan envoya
aussitôt des troupes pour garder les portes
de la ville; mais les Turcs et les Arabes l'a-
vaient déjà envahie, faisant un horrible car-
nage de tous les Espagnols qu'ils rencon-
traient. Plus de huit cents d'entre eux furent
passés au fil de l'épée. Les survivants, au
nombre desquels se trouvait le fils du comte,
furent chargés de chaînes et dirigés sur Alger.
Qu'étaient devenus les trois Jésuites pendant
cette lamentable expédition ? En Espagne, on
était tellement persuadé qu'ils avaient péri
dans la mêlée que sur Tordre du Provincial,
tous les Pères et Frères de la province de
Tolède, à laquelle ils appartenaient, firent les
suffrages accoutumés pour le repos de leurs
CHAPITRE IV 4^
âmes. Mais une lettre d'Oran vint bientôt
faire succéder la joie à la tristesse. Les trois
religieux avaient échappé à la mort d'une
façon providentielle. A leur arrivée à Oran,
le nombre des malades de l'hôpital militaire
était si considérable — il dépassait le chiffre
de 5oo — que le comte de Alcandete jugea
leur présence auprès des infirmes plus néces-
saire qu'à la suite des troupes. Ils se soumi-
rent sans récriminer et se dépensèrent sans
compter dans l'exercice de la charité, se fai-
sant tout à tous et ne craignant pas de rendre
aux infortunés les services les plus humbles et
les plus abjects. S'ils ne versèrent pas leur
sang sur le champ de bataille, l'un d'eux, du
moins, le P. Martinez, aura l'honneur et la
gloire de le répandre quelques années après
pour la foi, dans les sauvages régions de la
Floride *.
1. Cf. Crétineau-Joly, Histoire de la Compagnie de Jésus,
t. II, p. 120. Cf. aussi la Historia de la Compania de
Jésus en la provincia de Toledo, por el P. Bartholome
Alcazar de la misma Compania, tomo I, p. 349.
CHAPITRE V
LES JÉSUITES A ORAN PENDANT LE GOUVERNE-
MENT DE CETTE VILLE PAR LES BORGIA (l566-
i5yi).
Dix ans plus tard (1567), les Jésuites de-
vaient revenir à Oran pour s'y livrer d'une
façon plus stable aux œuvres de zèle et de
charité. Leur retour coïncida avec la nomi-
nation de Don Pierre-Louis Galceran de Bor-
gia à la charge de gouverneur de cette ville.
Il appartenait à l'illustre famille des Borgia,
dont les vertus et l'honneur chevaleresque
brillèrent pendant plusieurs siècles jdu plus
vif éclat, malgré la triste réputation de plu-
sieurs de ses membres.
Son père, Don Jean de Borgia, troisième
duc de Gandie, était un homme de grande
vertu.
Sa charité et sa générosité étaient prover-
biales. Son majordome se plaignait souvent
de ses prodigalités en faveur des pauvres.
« Lorsque je dépensais des sommes folles en
CHAPITRE V 47
plaisirs et en divertissements, lui répondait
le duc, vous n'y trouviez pas à redire, et
maintenant vous voudriez limiter mes au-
mônes!... Eh bien, vous saurez que ma mai-
son sera plutôt dans le besoin que les pau-
vres de Jésus-Christ. » Extraordinaire aussi
était sa dévotion pour le saint Sacrement.
Toutes les fois qu'il entendait la cloche d'une
église sonner le port du saint viatique à un
malade, le duc Jean quittait tout pour l'ac-
compagner. Il se mettait d'ordinaire au che-
vet du malade, lui adressait quelques paroles
d'encouragement et d'édification, et, s'il était
pauvre, lui laissait une généreuse aumône
avant de se retirer.
Il avait épousé Jeanne d'Aragon, sœur de
Ferdinand d'Aragon, archevêque de Sara-
gosse, et en eut six enfants. L'aîné fut Fran-
çois de Borgia, créé dans la suite premier
marquis de Lombay, vice-roi et capitan gé-
néral de Catalogne. A la mort de son père, il
hérita du duché de Gandie, titre qu'il abdiqua,
à la mort de son épouse, pour entrer dans
la Compagnie de Jésus, dont il devint le qua-
trième général.
Jeanne d'Aragon étant morte en i520, le
duc Jean se maria, en secondes noces, avec
l'excellentissime dame Françoise de Castro y
48 LES JÉSUITES AUX PAYS BARBARESQUES
de Pinos, de la noble maison des vicomles
de Evol, et en eut plus de vingt enfants. C'est
de ce second mariage' que naquirent Pierre-
Louis de Borgia et Philippe de Borgia, tour
à tour gouverneurs d'Oran.
Pierre-Louis de Borgia, marquis de Navar-
rens et grand maître de l'ordre militaire de
Montesa, était attaché à la cour du roi Phi-
lippe II. Le décret de sa nomination porte la
date du 26 décembre i566 et lui fut expédié
de l'Escurial. Le roi l'avait en haute estime.
Pierre-Louis de Borgia marchait, en effet,
sur les traces du pieux duc Jean, son père.
Nul ne s'étonna de la démarche faite par lui
auprès du P. François de Borgia, son frère,
tout récemment élevé à la charge de général
de la Compagnie de Jésus, pour en obtenir
quelques Pères qui raccompagneraient à
Oran, et s'y dévoueraient au bien spirituel de
la population et plus particulièrement des
troupes de la garnison. Le nouveau gouver-
neur en reçut la réponse suivante :
« Maître de Montesa,
« Je me réjouis grandement de ce que Votre
Seigneurie et ma Serïora en Jésus-Christ la
marquise veuillent bien se servir de ceux de
notre Compagnie dans ce voyage d'Oran.
CHAPITRE V 49
JVjspère que Dieu leur donnera de travailler
avec fruit à son divin service et à celui de
Votre Seigneurie pour sa plus grande conso-
lation.
« Je voudrais bien vous donner le P. Por-
tillo 1, mais il est promis depuis longtemps
pour les missions des Indes, et Sa Majesté a
déjà été avisée de ce choix. J'enverrai à sa
place le P. Domenech, de la province d'Ara-
gon, que Votre Seigneurie a connu à Siman-
cas. Il est déjà allé à Oran et a l'avantage de
connaître le pays. C'est un bon religieux; je
l'ai connu à Onate. Il emmènera avec lui plu-
sieurs autres Pères, également recommanda-
bles. Ce que je demande en grâce à Votre
Seigneurie, c'est de les exercer dans la prati-
que des œuvres de charité, à l'hôpital, où ils
auront leur logement; car un décret de nos
Constitutions porte que les religieux de la
Compagnie ne peuvent pas résider dans les
maisons des princes au delà de deux mois.
Enfin, je ferai observer à Votre Seigneurie
que l'envoi des Pères à Oran n'est que pour
un temps, sous forme de mission, qnoique la
durée de leur séjour ne soit pas déterminée.
1. Il était, à cette époque, recteur de la maison de proba-
tion, à Simancas.
4
50 LÈS JÉSUITES AUX PAYS BARBARESQUES
« Nous prions et ferons beaucoup prier pour
Votre Seigneurie et nous lui serons très
obligé de nous envoyer souvent de ses nou-
velles, ce que les Pères ne manqueront pas
non plus de faire.
« Que Dieu garde Votre Seigneurie Illus-
trissime, comme je le désire. Amen.
« De Rome, le 5 juillet i566 i. »
Quelques jours après (14 juillet), le géné-
ral écrivit au P. Roman, provincial d'Aragon,
pour lui faire part du désir du gouverneur
d'Oran. Il le priait d'aviser le P. Dorae-
nech, recteur du collège de Saragosse, de
sa nouvelle destination et lui laissait le soin
de choisir un autre Père et un Frère coad-
juteur pour la mission d'Oran. Le provincial
d'Aragon jeta les yeux sur le P. Jérôme Mur,
qui connaissait l'arabe pour l'avoir étudié
plusieurs années à Grenade. Le Frère coad-
juteur Gines leur fut adjoint.
Pierre-Louis de Borgia alla occuper son
poste le 9 juillet 1567. Les Jésuites ne parti-
rent qu'au printemps de l'année suivante. Ils
reçurent du gouverneur l'accueil le plus cor-
dial, et, conformément aux instructions du
1. Cf. Monumenta S. F. Borja, t. IV.
CHAPITRE V 5l
P. François de Borgia, prirent logement à
l'hôpital. Ils se mirent aussitôt à l'œuvre, et
si heureux et si consolants étaient les fruits
de leur apostolat, que le gouverneur ne put
s'empêcher d'en faire part à son frère, dans
une lettre datée d'octobre i568. Il le suppliait,
en même temps, de ne pas priver Oran de pa-
reils ouvriers évangéliques.
Le 24 décembre i568, le général lui répon-
dit une longue lettre où il disait entre autres
choses : « Pour ce qui touche au séjour du
P. Domenech et de ses compagnons à Oran,
vu les instances de Votre Seigneurie pour les
conserver, je consens très volontiers à ce
qu'ils prolongent leur séjour à Oran pour sa
consolation et le bien des âmes. Mais que
Votre Seigneurie sache bien que c'est une
réelle faveur que nous lui faisons, en un temps
où nous manquons d'ouvriers pour réaliser
les grandes entreprises offertes à la Compa-
gnie dans les Indes. Sa Majesté Catholique
vient de me demander, par lettre, vingt su-
jets, Pères ou Frères. Ils sont sur le point de
s'embarquer avec le vice-roi Don François
de Tolède, pour se rendre au Pérou, où à peu
près autant des nôtres sont déjà arrivés avec
le P. Portillo. Ils doivent également évangé-
liser la Floride. D'autres demandes ne tarde-
52 LES JÉSUITES AUX PAYS BARBARESQUES
ront pas à nous être faites pour ces mêmes
missions et nous ne devons rien négliger pour
répondre aux désirs de Sa Majesté qui est
si bien disposée pour notre Compagnie. Ceci
ne nous empêchera pas d'être agréable à Votre
Seigneurie, et, si jamais on était obligé de
rappeler le P. Domenech, un autre Père irait
prendre sa place. »
Dans cette même lettre, le P. François de
Borgia félicite le gouverneur d'Oran de l'heu-
reux succès d'une expédition qu'il avait faite
dans le courant du mois de septembre. Il en
avait eu connaissance par une lettre de Don
François de Sandoval y Rojas, comte de Ler-
mes, adressée de Madrid, le ier octobre i568.
On nous saura sans doute gré de la repro-
duire ici.
« La victoire remportée par le grand maître
a été obtenue de la façon suivante : Certains
cheiks, de ceux qui ne veulent ni paix ni
amitié avec l'Espagne, étaient venus faire
paître leurs troupeaux dans la région appar-
tenant aux Meliona, comprise dans la zone de
protection espagnole. Ils s'y croyaient en sû-
reté, séparés qu'ils étaient d'Oran par une
longue lagune *. Ils comptaient aussi sur
1. La Sebka.
CHAPITRE V 53
leur nombre, pouvant s'élever à 35o hommes,
non compris les femmes et les enfants.
« Le maître fît une sortie dans le plus
grand secret, franchit les sept lieues qui le
séparaient des Arabes, traversa la lagune et
fondit à l'improviste sur les ennemis. Les
Espagnols en tuèrent près de la moitié et
firent les autres prisonniers. Le bétail et les
troupeaux tombèrent également entre leurs
mains. »
Cette razzia inspira une crainte salutaire
aux Arabes, qui s'empressèrent de demander
la paix. Ce fait d'armes est le seul qui mérite
d'être signalé pendant le gouvernement de
Pierre-Louis de Borgia, à Oran. Nommé, le
3 novembre 1571, à la haute dignité de capi-
tan général et de vice-roi de Catalogne, il
eut pour successeur son frère Philippe. Cette
même année, le P. Domenech reçut l'ordre
de revenir en Espagne, où il fut, dans la suite,
recteur des collèges de Ocana et de Murcie.
Le P. Mur et le P. Gines restèrent encore
deux années à Oran, tant que dura le gou-
vernement de Philippe de Borgia. Celui-ci
laissa le commandement de la place à Don
Hugues Fernandez de Cordova, troisième
marquis de Comares, et se rendit à Mes-
sine pour y remplir les fonctions de Estra-
54 LES JÉSUITES AUX PAYS BARBARESQUES
ticon *, et y donna de grandes preuves de
fidélité et de dévouement à son roi.
Si le ministère des Jésuites, à Oran, n'eut
rien d'éclatant aux yeux des hommes, il n'en
fut pas moins fécond en fruits de sanctification
et de salut. Les lettres du gouverneur au
P. François de Borgia en font foi. Prêtés
pour quelques mois seulement, ils y restèrent
cinq ans. Ce fait est d'autant plus à leur
louange qu'outre un nombreux clergé, Oran
possédait encore trois couvents 2, comptant
chacun une dizaine de Pères ou de Frères.
D'autre part, si l'on réfléchit que la popula-
tion de la ville, dans ses plus beaux temps de
prospérité, ne dépassa jamais huit ou neuf
mille âmes, y compris les troupes delà garni-
son et les déportés (presidiarios), on con-
viendra facilement qu'il n'y avait pas lieu
pour la Compagnie de Jésus de s'y établir
d'une façon permanente.
1. Le mot Estraticon, du grec <rcpaTYiYoç, signifie chef de
milice. Cette haute charge équivalait à celle de gouverneur
général de province ; c'est une de ces dénominations conser-
vées par les Espagnols, dans les pays antérieurement sou-
mis à la domination grecque. Ils firent de même en Espagne
pour certaines charges ou dignités dont l'appellation venait
des Arabes (Cf. Vida de la V. Duquesa Dona Luisa de Borja
y Aragon, por el P. Tomas Muniessa, p. 12).
2. Le couvent des Franciscains, des Dominicains et des
Pères de la Merci.
CHAPITRE VI
LES JÉSUITES A CEUTA ET DANS LES BAGNES DE
TETOUAN (l548-l 554)
Aux fameuses conférences de Tordesillas,
tenues en i494> Par ^es ro*s d'Espagne et de
Portugal, il fut statué que les Portugais gar-
deraient le droit de conquérir le royaume de
Fez et les Espagnols celui de Tlemcen. On
convint, en outre, que le Penon de Vêlez res-
terait à l'Espagne et marquerait la limite de
ses conquêtes au sud de l'Afrique.
A partir de ce moment, aucune difficulté
ne s'éleva plus entre les deux couronnes.
Elles poursuivaient, d'ailleurs, un but com-
mun : le triomphe de la Croix et la défaite
de l'Islam. Affranchi du joug des Maures
plusieurs siècles avant l'Espagne, le Portugal
se vit poussé dans la voie des conquêtes et
des découvertes par sa propre activité et son
besoin d'expansion, à cause de l'étroitesse
56 LES JÉSUITES AUX PAYS BARBARESQUES
de son territoire. Il jeta, tout d'abord, les
yeux sur les côtes d'Afrique et songea à faire
du Maroc comme un prolongement de la
mère-patrie.
Le roi Jean Ier s'empara de Geuta en i4i5.
Le roi Alphonse V fit successivement la con-
quête de Ksar-es-Seghir (i458), d'Anfa i
(1468), d'Arzila (1471), de Safi (1607) et
d'Azemmour (i5i3), et mérita le surnom
d'Africain. Les Portugais créèrent encore ou
relevèrent plusieurs villes, telles que Maza-
gan, Santa-Cruz, pour ne citer que les plus
importantes. Leur domination sur les côtes
de l'Océan Atlantique avait pris un dévelop-
pement si considérable que tout le littoral,
depuis Casablanca jusqu'à Aglou, reconnais-
sait l'autorité du roi de Portugal. Les Maures
ne possédaient plus, sur la côte, que Fedala,
Salé, Rabat et Larache. La cour de Lisbonne
retirait, annuellement, des revenus considé-
rables de ses possessions marocaines et des
pays tributaires. Tout faisait présager que le
Maroc entier deviendrait, avant peu, le feu-
dataire de la couronne de Portugal. Ces belles
espérances ne devaient pas se réaliser. La
domination portugaise en Mauritanie allait
1. Aujourd'hui Casablanca.
CHAPITRE VI 57
être aussi éphémère que celle de l'Espagne
sur les côtes de la Méditerranée.
Absorbé par l'organisation de ses vastes
possessions des Indes et du Brésil, le roi
Jean III, successeur d'Emmanuel le Fortuné
(i52i), négligea les places et les comptoirs de
la côte du Maroc et les laissa dans un état de
souffrance lamentable. Les garnisons étaient
insuffisantes et les gouverneurs de ces places,
s'y considérant comme exilés, se souciaient peu
de maintenir et encore moins d'étendre l'in-
fluence de la mère-patrie. A cette première
cause de décadence, nous devons en ajouter
une seconde non moins efficace, qui devait pré-
cipiter la chute delà domination portugaise en
Mauritanie. Nous voulons parler de l'appari-
tion des chérifs sur la scène politique du
Maroc. Après avoir, à force de génie, de bra-
voure et de courage, réussi à reconstituer
l'empire, ils entreprirent une guerre sans
merci contre les garnisons portugaises.
Trouvant trop onéreux pour la couronne
l'entretien et la défense des places du litto-
ral, Jean III donna l'ordre d'évacuer Safi,
Azemmour et Arzila, après en avoir fait raser
les murailles et détruire les maisons. Il ne
conserva que Ceuta et Mazagan dont les ha-
bitants étaient tenus en état de siège à peu
58 LES JÉSUITES AUX PAYS BARBARESQUES
près continuel par les Maures, sans compter
que dans leurs sorties pour refouler les enne-
mis, les garnisons de ces places avaient sou-
vent à déplorer des pertes et parfois même de
véritables défaites. Habitants et soldats étaient
non moins à plaindre sous le rapport spirituel.
Leur vie ressemblait beaucoup plus à celle
des Maures qu'à celle des chrétiens.
Aussi, le roi Jean III demanda-t-il quel-
ques religieux de la Compagnie de Jésus pour
les évangéliser. Les PP. Jean Nunez Barreto
et Louis Gonzalez da Camara et le Frère
coadjuteur Vogado reçurent l'ordre de se ren-
dre à Ceuta, dans le courant de l'année i548.
Après avoir gagné Gibraltar, ils s'embarque -
rent sur une des galères de Bernardin de
Mendoza en partance pour cette destination.
Ils arrivèrent le jour suivant, après une heu-
reuse traversée. Le gouverneur de la place,
Alphonse de Norohna, et les habitants leur
firent l'accueil le plus chaleureux. Le premier
soin des missionnaires fut de se rendre à
l'église principale, placée sous le vocable
de Notre-Dame d'Afrique, pour y rendre
grâces à Dieu de leur heureux voyage.
Ce devoir accompli, ils se mirent, sans
tarder, à parcourir la ville dans tous les
sens et à évangéliser les chrétiens. Située
CHAPITRE VI 59
dans une presqu'île de forme demi-circulaire
et longue d'une demi-lieue, Geuta est bâtie
sur le penchant d'une colline et dominée par
la montagne des Singes. C'était une place
forte de premier ordre. L'architecture portu-
gaise offrait un bizarre contraste avec les
constructions mauresques. D'ailleurs, rien de
plus pittoresque que l'aspect général de la
cité, avec ses maisons blanches, ses palmiers
ondoyants et ses cactus gigantesques. La po-
pulation était composée d'éléments divers.
Les Maures, les Espagnols, les Portugais
s'adonnaient au commerce ou à la pêche ;
les juifs s'occupaient de banque et de petit
commerce; les nègres, très nombreux, étaient
employés aux gros travaux. Geuta servait, en
même temps, de presidio à de nombreux exi-
lés et condamnés politiques du royaume *.
Les missionnaires se dépensèrent sans
compter, prêchant tous les jours et employant
le reste du temps à la visite de l'hôpital et de
la prison. Grâce à leur zèle et à leur dévoue-
ment, une transformation étonnante ne tarda
pas à s'opérer dans la ville, à ce point qu'un
mois après leur arrivée, le gouverneur, Al-
1. Cf. Les Portugais au Maroc, par H. Castonnet des
Fosses. Paris, Challamel aîné, 1886.
6o LES JÉSUITES AUX PAYS BARBARESQUES
phonse de Norohna, pouvait écrire au P. Si-
mon Rodriguez, provincial de Portugal : « La
ville n'est plus reconnaissable. La population
dont la vie était, en général, semblable à
celle des Maures, sinon pire, est maintenant
redevenue chrétienne et donne de beaux
exemples de vertus. »
Ceuta ne devait être, pour les mission-
naires jésuites, qu'une étape. Le gouverneur
les avait, en effet, demandés au roi pour les
envoyer à Tétouan prendre soin de plus
de 600 esclaves chrétiens qui gémissaient
dans les fers. Ils venaient de perdre, cette
même année i548, leur consolateur et leur
père dans la personne de Fernand Contreras,
prêtre d'un zèle et d'un dévouement admira-
bles. Après de longues années passées dans
ces horribles bagnes, on lui avait offert
l'évêché de Guadix et une riche abbaye rap-
portant 4)Ooo ducats de revenus, pour le ré-
compenser de ses services. L'humble prêtre
refusa, ne sollicitant qu'une faveur, celle
de terminer sa vie au milieu de ses chers es-
claves.
Le gouverneur de Ceuta avait préalable-
ment sollicité du pacha de Tétouan l'autori-
sation, pour les Pères, d'exercer leur minis-
tère auprès des esclaves. Il fit d'abord des dif-
CHAPITRE VI 6l
fîcultés, puis finit par y consentir, sous la ré-
serve expresse que les missionnaires s'occu-
peraient exclusivement des chrétiens et s'abs-
tiendraient d'attaquer Mahomet et la religion
musulmane. Pour donner à leur mission un
caractère officiel, le roi de Portugal leur con-
féra le titre de rédempteurs, avec une somme
d'argent considérable pour le rachat d'un cer-
tain nombre d'esclaves. Le départ des mis-
sionnaires causa les plus vifs regrets à Ceuta.
Ils s'éloignèrent, accompagnés des vœux de
toute la population, et franchirent, sans en-
combre, les cinq à six lieues qui les séparaient
de Tétouan *. Cette ville, la Tagath des Ro-
mains, est construite au pied du Djebel-el-
Darsa, et ne se trouve distante de la mer que
de quelques kilomètres. L'expulsion des
Maures d'Espagne, après la conquête de Gre-
nade par Ferdinand le Catholique, contribua
beaucoup à son développement et à sa pros-
périté. Le sultan de Fez accorda une géné-
reuse hospitalité à ses coreligionnaires et leur
céda du terrain pour s'établir près de la ville
alors existante. Les Maures de Grenade se
mirent aussitôt à l'œuvre et construisirent
1. Cf. Description Historica de Marruecos, por el R. P. Cas-
tellanos, M. 0., p. 41.
62 LES JÉSUITES AUX PAYS BARBARESQUES
en peu de temps une ville nouvelle. Le sul-
tan leur donna comme gouverneur le fameux
capitaine Sidi-el-Mandri, qui avait suivi, à
Fez, Abu-Abd-Allah (Boabdil), le dernier roi
de Grenade. Avec ses 400 guerriers grena-
dins, Sidi-el-Mandri fit une guerre acharnée
aux Portugais établis à Tanger, Ceuta et Ar-
zila et parvint à capturer jusqu'à 3,ooo chré-
tiens. Il les employa à la construction des
édifices, des murailles et des forts de la
ville. C'est à partir de cette époque surtout
que les bagnes de Tétouan devinrent triste-
ment célèbres.
L'arrivée des missionnaires jésuites fut sa-
luée par des cris de joie et d'espérance dans
les six affreux cachots où étaient répartis et
ensevelis les 5 à 600 esclaves chrétiens. Il
serait difficile d'énumérer les avanies et les
mauvais traitements qu'ils eurent à subir
pendant les premiers mois de leur séjour,
malgré le sauf-conduit dont ils étaient munis.
Ils ne pouvaient sortir et parcourir les rues
étroites, obscures et tortueuses de la ville,
sans être insultés, bafoués et parfois battus
et assaillis de coups de pierre. Les enfants,
surtout, se faisaient un jeu de les faire souf-
frir et d'exercer leur patience. Mais leur bonté
et leur dévouement eurent vite raison du
CHAPITRE VI 63
mauvais vouloir des sectateurs de Mahomet.
Ils surent même se gagner le respect et la vé-
nération des plus fanatiques, par leurs paroles
et leurs bons procédés, au point que ces der-
niers se disaient les uns aux autres : « S'il
peut y avoir parmi les chrétiens des hommes
aimés de Dieu, ce sont assurément ceux-là. »
A leur arrivée, les missionnaires avaient
été hébergés par de riches marchands por-
tugais. Mais touchés de compassion à la vue
des maux effroyables que souffraient les pau-
vres esclaves dans leurs antres souterrains,
ils résolurent de prendre logement près
d'eux, pour être mieux à portée de les se-
courir et de les consoler dans leurs mala-
dies. Rien ne saurait donner une idée de ces
bagnes humides et obscurs, où les captifs
étaient littéralement entassés les uns sur les
autres, sans pouvoir étendre ni les bras ni
les jambes et respiraient un air empesté. La
première fois que le P. Jean Nunez y descen-
dit, il ne trouva pas de termes plus appro-
priés pour les décrire que les paroles sui-
vantes du psalmiste : Posuerunt me in laça
inferiori, in tenebris et in umbra mortis l.
Ils m'ont placé dans une fosse souterraine, au
1. Ps. LXXXVII, V. 7.
64 LES JÉSUITES AUX PATS BARBARESQUES
milieu des ténèbres et des ombres de la
mort.
La présence des missionnaires, leur zèle,
leur charité et leur dévouement firent briller
un rayon de bonheur et d'espérance au mi-
lieu de tant de souffrances. Les Pères se fai-
saient tour à tour prédicateurs, catéchistes,
médecins, infirmiers et même cuisiniers, pour
venir en aide à ces malheureux, dont beau-
coup étaient couverts de plaies et réduits à
l'état de squelette.
Quelque temps après leur arrivée, ils eu-
rent la consolation d'assister à ses derniers
moments un prêtre français, esclave d'un cor-
donnier de Tétouan. Le P. Louis Gonzalez,
qui connaissait le français, entendit sa confes-
sion. Le moribond ne savait comment remer-
cier le ciel de lui avoir ménagé les secours de
la religion avant de rendre le dernier soupir.
Tel était l'ascendant exercé par les mission-
naires sur les musulmans que le P. Jean Nu-
nez eut la pieuse hardiesse de lui porter
ostensiblement et solennellement le saint via-
tique. Il convoqua, à cet effet, les commer-
çants et les autres chrétiens de la ville. Il
serait difficile de dépeindre l'étonnement et la
stupeur des mahométans en voyant se dé-
rouler, à travers les rues de Tétouan, une
CHAPITRE VI 65
procession catholique. Ils continrent, toute-
fois, leur mauvaise humeur et leur rage, tan-
dis que les chrétiens pleuraient de joie et
rendaient grâces au ciel, à la vue d'un spec-
tacle si nouveau et si attendrissant. Le prê-
tre étant mort quelques jours après, il fut con-
venu qu'on donnerait toute la solennité pos-
sible à ses funérailles. Les personnes les
plus honorables de la colonie portugaise sol-
licitèrent la faveur de porter sa dépouille
mortelle sur leurs épaules. Le cortège funè-
bre se déroula à travers les rues et les places
de la ville au chant du Miserere, pendant
qu'une grosse clochette, agitée sur le par-
cours, sonnait le glas. Les musulmans,
accourus en foule, regardaient, ahuris, un
spectacle si nouveau. Ils s'abstinrent de
toute manifestation hostile, tellement ils
étaient pénétrés de vénération pour les mis-
sionnaires.
Au milieu de tant de travaux et de priva-
tions, la santé du P. Louis Gonzalez ne tarda
pas à être sérieusement ébranlée. Il tomba
dans un tel état de faiblesse et d'épuisement
que son retour en Portugal fut jugé néces-
saire. Il s'était acquis une si grande réputa-
tion de vertu dans l'exercice de la charité au-
près des pauvres captifs de Tétouan que le
5
66 LES JÉSUITES AUX PAYS BARBARESQUES
roi Jean III le choisit pour son confesseur et
voulut l'avoir auprès de lui à la cour.
Restés seuls, le P. Nunez et le Frère Vo-
gado se multiplièrent pour suffire à la tâche.
Ayant découvert un médecin parmi les cap-
tifs, ils se mirent à étudier la médecine sous
sa direction pour se rendre plus utiles aux
malades. Dans l'ardeur de sa charité, le
P. Nunez réussit même à créer deux hôpitaux
pour les esclaves malades. Outre le Frère Vo-
gado, deux autres personnes de confiance
étaient attachées à ces hospices. Le nombre
des malades y était, en tout temps, assez
considérable ; aussi, de lourdes charges pe-
saient-elles sur les épaules du zélé mission-
naire pour l'entretien de ces deux asiles. Pour
y faire face, il ne se contentait pas de tendre
la main aux commerçants portugais de Té-
touan, il excitait encore la charité et la géné-
rosité de ses compatriotes de la mère-patrie
par des lettres admirables d'esprit évangéli-
que et toutes brûlantes du zèle du salut des
âmes.
« Quelles excuses, dit-il dans l'une d'elles,
quelles excuses les grands et les riches pro-
duiront-ils, au jour redoutable du jugement,
lorsque le Christ apparaîtra avec ses plaies
ouvertes, demandant compte à chacun des
CHAPITRE VI 67
biens qu'il lui a donnés et de l'usage qu'il en
a fait ? Et dire que les grands et les riches dé-
pensent leurs rentes et leur fortune en cons-
tructions somptueuses, en plaisirs et en fê-
tes, alors que les âmes, rachetées au prix du
sang de Jésus-Christ, se perdent ici et apos-
tasient leur religion, faute d'argent pour les
délivrer des horreurs de la captivité. »
Les supplications du zélé missionnaire
trouvaient écho dans un grand nombre de
cœurs en Portugal. S'il ne pouvait briser les
chaînes de tous les esclaves, il avait, du
moins, la consolation de racheter ceux qui
étaient les plus exposés, surtout les femmes
et les enfants. Sa seule présence dans les ba-
gnes rendait d'ailleurs moins dure la capti-
vité de ces pauvres malheureux. Grâce à
son zèle et à sa persévérante fermeté, le
P. Nunez avait banni de ces misérables lieux
la licence, le jeu et le blasphème. Les cap-
tifs s'étaient même fait une loi, au cas où il
leur échapperait une parole répréhensible, de
réciter un Ave Maria à genoux et de se dé-
couvrir les épaules pour recevoir la flagella-
tion. La fréquentation des sacrements fut un
des moyens les plus efficaces pour rétablir,
dans les bagnes, l'amour de Dieu et la prati-
que de la vertu. Nombreux étaient ceux qui
68 LES JÉSUITES AUX PAYS BARBARESQUES
communiaient une et même plusieurs fois la
semaine. Aussi, les chaînes leur semblaient-
elles moins lourdes, et moins dure la captivité,
depuis que leurs cœurs avaient quitté la voie
de la perdition et retrouvé la paix.
Le zèle du P. Nufiez ne se bornait pas à
l'évangélisation des seuls esclaves chrétiens.
S'il était tenu à une grande réserve vis-à-vis
des Maures, il pouvait agir plus librement
avec les juifs. Il traitait avec les maîtres des
esclaves pour les ramener à des sentiments
plus humains et ne négligeait rien pour des-
siller leurs yeux touchant les mystères de
notre sainte religion. Mais leur obstination,
de l'aveu même du Père, était si profonde
que ses exhortations n'avaient point de prise
sur eux. Toutefois, la dureté de leurs cœurs
n'arrêtait pas les élans de son zèle et de son
apostolat.
Il se hasarda même, un jour, à pénétrer
dans la synagogue pour y engager une con-
troverse touchant la venue du Messie, avec
un rabbin qui commentait la Bible devant un
certain nombre d'auditeurs. Le P. Nufiez ap-
porta les raisons les plus probantes pour
montrer que Jésus-Christ était bien le Messie
promis et le Rédempteur annoncé. Peine inu-
tile! les juifs ne voulurent rien entendre. En
CHAPITRE VI 69
terminant, le Père leur dit, avec feu, qu'il
était prêt à donner sa vie pour cette vérité,
ce qu'ils n'étaient certainement pas disposés
à faire en faveur de leur religion.
En sortant de la synagogue, le P. Nufiez ren-
tra directement chez lui. Quelle ne fut pas sa
surprise, quelques instants après, de recevoir la
visite du rabbin avec qui il venait de conférer!
Ce dernier se déclara convaincu de la vérité
de la religion chrétienne et résolu à entrer dans
son sein avec ses deux enfants. Il ajouta qu'il
attendait, pour cela, une occasion favorable
de se rendre à Ceuta où il pourrait ouverte-
ment s'affirmer catholique. Un autre juif se
convertit également et prit la même détermi-
nation que le rabbin. Le P. Nufiez ne fit pas
d'autres conquêtes parmi les juifs de Tétouan.
Ces derniers étaient, d'ailleurs, pleins de res-
pect et de vénération pour le missionnaire et
s'offraient même à accompagner à Ceuta les
renégats et les Maures qu'il convertissait.
Malgré ses appels réitérés, le P. Nunez
était loin de recevoir du Portugal les ressour-
ces suffisantes pour le soutien de ses œuvres.
Il avait, en outre, contracté des dettes assez
considérables pour le rachat d'un certain
nombre d'esclaves qu'on lui avait livrés sur
parole. C'est ce qui le détermina à passer en
70 LES JÉSUITES AUX PAYS BARBARESQUES
Portugal pour solliciter la charité publique.
Il partit avec une trentaine de captifs dont la
rançon n'avait pas été payée. Dans le nombre,
se trouvait une jeune fille d'une rare beauté,
qui avait souffert les plus barbares traite-
ments pour la préservation de sa vertu. Le
P. Nufîez se rendit, tout d'abord, à la Cour,
où le roi lui fit le plus cordial accueil. Il re-
présenta au souverain la triste situation des
esclaves de Tétouan et l'intéressa, d'une façon
toute particulière, au sort de 200 captifs, à
peu près tous portugais, que le roi d'Alger se
proposait d'emmener, chargés de chaînes,
dans sa capitale. Le P. Nunez eut la joie de
recueillir, en peu de temps, les 20,000 douros
exigés pour leur délivrance.
Le zélé missionnaire se disposait à repren-
dre le chemin de Tétouan, lorsqu'une destina-
tion des plus inattendues vint mettre son
humilité à la plus rude épreuve. Le roi Claude
d'Ethiopie, étroitement lié d'amitié avec
certains commerçants portugais, les avait
chargés de demander à Jean III des mission-
naires catholiques pour ramener ses sujets à
l'antique foi de Rome. Ils avaient vécu, jus-
qu'alors, soumis aux patriarches schismati-
ques d'Alexandrie et étaient imbus des erreurs
d'Eutychès et de Dioscore. Le roi de Portugal
CHAPITRE VI 71
s'adressa aussitôt au Souverain Pontife et à
saint Ignace pour leur demander des hommes
capables de remplir une si importante mis-
sion. Malgré ses supplications et ses larmes,
le P. Nunez fut élevé à la haute dignité
de patriarche d'Ethiopie, et les PP. André
Oviedo et Melchior Carnero furent sacrés
évêques, avec les titres respectifs d'évê-
ques d'Hiérapolis et de Nicée. Dix autres
Pères leur furent adjoints pour cette sainte
expédition. La cérémonie du sacre eut lieu à
Lisbonne, en présence de la Cour, et fut en-
tourée d'un éclat et d'une magnificence extra-
ordinaires. A ceux qui le félicitaient de son
élévation, le P. Nunez répondait : « Oh! que
j'aimerais mieux être paré des chaînes des
pauvres esclaves de Tétouan que des insi-
gnes de patriarche ! »
La nouvelle du départ définitif du zélé
missionnaire répandit une tristesse de mort
dans les bagnes. On le pleura comme on
pleure la mort d'un père. Le F. Vogado se
dévoua encore pendant deux années au ser-
vice des captifs. Il serait mort à la tâche, si
les supérieurs ne l'eussent rappelé en Portu-
gal. Ils lui offrirent de l'élever à la prêtrise,
pour le récompenser de son héroïque dévoue-
ment. Cette faveur paraissait d'autant plus
?2 LES JÉSUITES AUX PAYS BARBARESQUES
juste que le F. Vogado avait déjà les ordres
mineurs, lors de son entrée dans la Compa-
gnie. L'humble religieux les supplia de le
laisser vivre et mourir dans son degré de
Frère coadjuteur.
Les missions du nouveau monde réclamant
tous les jours de nouveaux sujets, les Jésuites
furent contraints d'abandonner Tétouan, où,
pendant six années, trois des leurs avaient
donné de si beaux exemples de vertu et de
dévouement *.
1. Cf. Varones ilustres de la Compania de Jésus, t. Il,
p. 375 et suiv.
CHAPITRE VII
LES JÉSUITES AU SIEGE DE MAZAGAN (l562). —
CRÉATION D'UNE RÉSIDENCE DE LA COMPAGNIE
DANS CETTE VILLE.
Les Jésuites ne devaient revenir au Maroc
qu'en i562, appelés par le roi Don Sébastien
pour évangéliser Mazagan. Les Portugais
ne possédaient plus sur le littoral de l'Océan
que cette place, fondée par eux en i5o6. Cons-
truite sur les déclivités du cap et au sommet
d'un rocher, elle était de forme quadrangu-
laire et défendue par cinq remparts. Enfin,
une massive forteresse carrée flanquée de
quatre tours en faisait une place forte de pre-
mier ordre. La ville était pourvue de nom-
breux puits et de plusieurs citernes dont la
plus grande est encore aujourd'hui un objet
de curiosité par ses vastes dimensions et son
état de conservation parfaite.
Le nombre de ses habitants ne dépassa ja-
^4 LES JÉSUITES AUX PAYS BARBARESQUES
mais le chiffre de quatre mille. L'instruction
était donnée par des religieux de la ville et
deux professeurs royaux. L'un de ces der-
niers enseignait les arts et l'autre la musique.
Pour la juridiction ecclésiastique, Mazagan
dépendait du patriarcat de Lisbonne. La ville
était divisée en quatre paroisses : la Asun-
cyon, la Misericordia, Nuestra Senora de la
Luz et San Sébastian. Elle possédait, en ou-
tre, sept chapelles publiques : Nuestra Senora
de Terso, Santa Cruz, San José, Nuestra
Senora de Nazaret, Nuestra Senora de Guia,
San Juan Bautista et celle de l'Angel Gusto-
dio. Les Jésuites devaient en construire une
huitième sous le vocable de Nuestra Sefiora
de la Pena de Francia * : Notre-Dame du
Rocher, de France.
Le fameux siège de Mazagan entrepris, en
i56a, par Mouley-abd- Allah, sultan du Maroc,
fut l'occasion de la venue des Jésuites dans
cette ville. Intelligent, actif et surtout zélé
mahométan, Abd-Allah ne pouvait se faire à
l'idée de voir une poignée de chrétiens braver
le Croissant, et inquiéter sans cesse ses sujets
1. Cf. Castellanos, p. 125 et suiv. — Au sujet de l'histoire
de Nuestra Senora de la Pena de Francia, cf. notre ou-
vrage : La Vierge Marie patronne et protectrice de l'Église
d'Afrique, ch. ix, p. 78 et suiv.
CHAPITRE VII 75
par des incursions sur leur territoire. Il jura
de s'en débarrasser à tout prix. A cet effet, il
passa cinq ans à préparer une formidable ex-
pédition contre Mazagan. Au dire des histo-
riens, il mit sur pied 120,000 fantassins,
37,000 cavaliers et i3,ooo sapeurs. Son artil-
lerie comprenait 24 pièces, dont 10 de gros
calibre.
Don Alvaro de Carvalho, gouverneur de
Mazagan, informé du projet du sultan, activa
la mise en défense de la place, la ravitailla
en vivres et en munitions, et supplia la Cour
de Lisbonne de lui envoyer au plus tôt quel-
ques religieux de la Compagnie de Jésus,
pour relever et soutenir le moral des soldats
et des habitants pendant la durée du siège.
Il sollicita en particulier la faveur d'avoir le
P. André de Carvalho, son frère, sur qui il
comptait beaucoup pour mettre la bonne en-
tente et la cordialité entre les officiers de la
garnison.
Homme d'une grande vertu et d'un zèle in-
fatigable, le P. Carvalho avait exercé pendant
quelque temps l'apostolat aux Indes, sous la
direction du grand François Xavier. Ayant
contracté de graves infirmités sous ce ciel
brûlant, il reçut l'ordre de retourner à Lis-
bonne. Xavier rendait de lui ce beau témoi-
76 LES JÉSUITES AUX PAYS BARBARESQUES
gnage, dans une lettre écrite au P. Simon Ro-
driguez, provincial de Portugal : « Le P. André
Carvalho est tel qu'on peut attendre beaucoup
des grâces dont Notre-Seigneur a orné son
âme et l'ornera sans doute, de plus en plus,
dans sa miséricorde. Je ne puis écrire de lui
autre chose, sinon que c'est un homme de
grande vertu, et je vous en prie, mon frère
Simon, pour l'amour du service de Dieu
Notre-Seigneur, recevez-le et consolez-le avec
cette charité que nous espérons de vous l'un
et l'autre *. »
On lui adjoignit les PP. Gaspard Alvarez,
Marc Nufïez et les Frères coadjuteurs Fran-
çois de Figueyredo et Melchior de Payna. Ils
s'empressèrent aussitôt de se rendre à leur
poste d'honneur, et commencèrent sans tar-
der à exercer leur ministère de charité auprès
des habitants et des soldats de la garnison.
L'approche de l'ennemi fut bientôt si-
gnalée à l'horizon. Les Maures comptaient ne
rencontrer que peu de résistance dans la place,
défendue seulement par 2,600 hommes. Mais
une fois de plus la discipline, la bravoure et
la supériorité de l'armement devaient avoir
raison du nombre. Les Maures donnèrent
1. Cf. Ménologe de Portugal, t. I, p. 283.
CHAPITRE VII 77
l'assaut à la ville, le 24 avril. Ils furent ac-
cueillis si vigoureusement par les assiégés,
qu'ils durent se retirer en laissant un grand
nombre de morts sur le terrain. Pendant l'ac-
tion, la conduite des Jésuites fut au-dessus de
tout éloge. On les voyait se multiplier sur
les remparts, encourageant de la voix et du
geste les soldats, et prodiguant les soins aux
blessés et les secours de la religion aux mou-
rants. Le 3o du même mois, les assiégeants
s'élancèrent avec une nouvelle fureur à l'as-
saut. Ils furent cette fois encore repoussés
avec des pertes si considérables que désespé-
rant, sans doute, de réduire la place si vail-
lamment défendue, ils levèrent le siège et se
retirèrent précipitamment dans l'intérieur du
pays *. Cette défense de Mazagan compte
parmi les plus beaux faits d'armes des Portu-
gais au Maroc.
Le bien opéré par les Jésuites pendant leur
court séjour à Mazagan fut si consolant
que le gouverneur Don Alvaro de Carvalho
supplia les supérieurs majeurs d'y établir une
petite résidence de la Compagnie. Ses vœux
furent exaucés. C'est dans cette ville que le
1. Cf. Monumenta, lettre du P. Gonçalo Vaaz au P. Na-
dal, p. 689.
^8 LES JÉSUITES AUX PAYS BARBARESQUES
P. André, frère du gouverneur, vit se réaliser
les prédictions que François Xavier lui avait
faites au moment de son départ des Indes.
En l'accompagnant au bateau, l'apôtre lui dit
qu'il rendrait son âme au Sauveur sur une
terre illustrée par les exploits de ses ancêtres,
et mourrait au fond d'un cachot après avoir été
pris par des pirates barbaresques. Tout se vé-
rifia à la lettre. Envoyé de nouveau à Maza-
gan en 1572, pour réconcilier ses deux frères,
le P. André Carvalho s'était embarqué pour
se rendre par mer à Tanger, lorsque le vais-
seau qu'il montait fut surpris et capturé par
seize galères barbaresques.
A la nouvelle de sa captivité, la reine Cathe-
rine de Portugal s'empressa d'envoyer l'ar-
gent exigé pour sa rançon ; mais l'homme de
Dieu, au lieu de briser ses fer& et de recon-
quérir sa liberté, employa la somme au
rachat d'un jeune captif dont la foi courait de
grands dangers. Le P. André Carvalho ne
tarda pas à expirer de misère et d'épuisement,
avant qu'on eût le temps de recueillir de nou-
veau le prix de sa rançon.
Les Pères de la petite résidence de Maza-
gan devaient rencontrer de nombreux obsta-
cles dans l'évangélisation de cette population
flottante et aventurière, dont les aspirations
CHAPITRE VII ^9
se bornaient aux intérêts matériels et n'avaient
en vue que la jouissance et le plaisir. Les
missionnaires n'en restèrent pas moins fidèles
à leur poste, semant dans la tristesse et les
larmes, et tombant parfois sur le champ de
bataille, victimes de leur dévouement.
Citons un exemple. En 1647, ^e P« Emma-
nuel Mendez s'épuisait dans un ministère
presque stérile, lorsque soudain la peste
et la guerre éclatèrent à la fois. La situa-
tion ne tarda pas à être des plus critiques.
Pendant que le P. Mendez prenait soin de plus
de 800 malades, son compagnon, le P. Antoine
de Macedo, parcourait les remparts de la ville
assiégée pour donner le signal d'alarme en
cas de surprise. Les remèdes étant venus à
manquer, le P. Mendez se livra au caprice
des flots pour aller solliciter des secours à
Lisbonne. A peine de retour à Mazagan, il
tomba épuisé et, quelques jours après, rendit
à Dieu son âme vaillante *.
De temps à autre, des événements extraor-
dinaires venaient réveiller la foi endormie des
habitants de Mazagan. Les missionnaires en
profitaient pour les ramener à la pratique de la
religion et à l'accomplissement de leurs de-
1. Cf. Ménologe de l'Assistance de Portugal, t. II, p. 383.
80 LES JÉSUITES AUX PAYS BARBARESQUES
voirs. Parmi ces faits, nous ne pouvons passer
sous silence celui qui se produisit en i636.
Les Maures de la ville de Salé gardaient en
captivité une statue de Notre-Seigneur au
tombeau (del Santo Entierro), ne consentant
à la livrer aux chrétiens que contre une somme
d'argent considérable. En présence de telles
exigences, ces derniers se voyaient, à leur
grand regret, dans l'impossibilité d'en faire le
rachat. Les Maures auraient sans doute fini
par la détruire, le Coran leur interdisant de
conserver toute image ou statue. Or, voici
qu'en i636, un juif consentit à payer la rançon
exigée, et résolut de transporter la précieuse
image à Mazagan en se faisant accompagner
par un Père franciscain.
A la nouvelle de son arrivée, la population
se livra aux plus vifs transports de joie et d'al-
légresse et se disposa à recevoir avec toute la
solennité et tout l'éclat possibles l'image de
Nuestro Senor del Santo Entierro. Elle se
rendit en procession au port avec le clergé,
lui fit un religieux accueil et, au milieu des
détonations et des vivats, la transporta dans
l'église principale en formant une longue pro-
cession à travers les rues de la ville. Spectacle
touchant ! Le juif demanda alors publiquement
à être baptisé et à entrer dans le sein de l'Église.
CHAPITRE VII 8l
Ses pieux désirs furent exaucés dès qu'il eut
été instruit des principales vérités de la reli-
gion. La statue de Nuestro Senor del Santo
Entierro resta en grande vénération à Maza-
gan jusqu'à l'abandon de cette place par le
Portugal, en 1769.
Le 4 décembre 1768, le sultan M ouley-Moha-
med vint assiéger la place, à la tête de
75,000 fantassins et de 44>000 sapeurs, appuyés
par un nombre considérable de mortiers et de
grosse artillerie. Plus ou moins démantelée
par le contre-coup du terrible tremblement de
Lisbonne(iernov. 1755), la ville se trouvait en
fort mauvais état de défense et la garnison
était très réduite. Denis-Grégoire de Mello
Castro y Mendoza, gouverneur, tint néanmoins
tête aux forces ennemies pendant trois mois.
Il attendait tous les jours des renforts. Enfin
des voiles parurent à l'horizon, à la grande
joie des assiégés. Cette joie devait bientôt se
changer en une explosion de violente colère,
lorsque le gouverneur leur annonça que le roi
et son ministre, Pombal, lui donnaient l'ordre
d'abandonner la place et d'en transporter les
habitants à Lisbonne. A cette nouvelle, l'irri-
tation fut telle que de Mello craignit un ins-
tantune révolution. Il finitparcalmerles esprits
en leur donnant à entendre qu'il ne répondait
6
82 LES JÉSUITES AUX PAYS BARBARESQUES
pas de leur vie s'ils mettaient obstacle à l'exé-
cution du décret royal.
Le 8 mars, le gouverneur communiqua Tor-
dre du roi au sultan qui cessa aussitôt les hos-
tilités. Le 1 1 , on procéda à l'embarquement des
familles et des soldats de la garnison. Tout ce
qui ne pouvait être emporté fut brûlé ou jeté à
la mer. Le gouverneur partit le dernier avec
une escorte de îoo hommes.
Les Jésuites, frappés à mort parles iniques
décrets du trop fameux marquis de Pombal,
avaient été, dix ans auparavant, expulsés de
Mazagan. Après la suppression de la Compa-
gnie, leur résidence et leur église avaient été
cédées aux Pères Carmes déchaussés !.
I. Cf. Castellanos, p. 137 et suiv.
CHAPITRE VIII
EXPÉDITION DU ROI DON SÉBASTIEN DE PORTU-
GAL. — LES JÉSUITES A LA BATAILLE d'aLCA-
ZAR-KÉBIR. — LEUR CAPTIVITÉ A FEZ (l578).
A la mort du roi de Portugal Jean III, sur-
venue en i559, la couronne passa à son petit-
fils, le prince Don Sébastien, qui était né le
20 juillet i554- Pendant sa minorité, la régence
fut confiée à Catherine d'Autriche, son aïeule,
sœur de Charles-Quint. Cette princesse était
animée pour la Compagnie de Jésus des
mêmes sentiments d'estime et d'affection que
son royal époux. Aussi fit-elle choix d'un Jé-
suite comme précepteur de son petit-fils.
Le P. Louis Gonzalez da Camara, l'apôtre
des esclaves de Tétouan et le confesseur du
défunt roi, fut désigné pour ces hautes et déli-
cates fonctions. Le choix ne pouvait être plus
heureux, au jugement d'un historien portugais
de renom : « Toutes les qualités nécessaires
84 LES JÉSUITES AUX PAYS BARBARESQUES
au précepteur d'un prince, écrit-il, capables de
constituer un maître parfait, se trouvaient heu-
reusement réunies dans le P. Louis Gonzalez.
Illustre par la naissance et par une exacte
observance de son Institut, il était très instruit
dans la littérature sacrée et profane, versé
dans la lecture des histoires séculières et ec-
clésiastiques. Il possédait dans sa pureté la
langue latine, n'était point étranger aux diffi-
cultés des langues grecque et hébraïque. Il
parlait avec facilité le français, l'espagnol et
l'italien. Il avait eu occasion d'apprendre ces
langues dans les principales capitales de l'Eu-
rope où il avait résidé. Son caractère était
plein de douceur, son jugement guidé par la
prudence, sa capacité profonde. Tous ces avan-
tages le rendirent propre à former un prince et
à lui apprendre à gouverner sagement une
monarchie *.
Son royal élève, d'un tempérament bouillant
et irréfléchi, ne devait malheureusement pas
mettre à profit toutes les leçons de sagesse,
de prudence et de modération de son austère
précepteur. A peine âgé de vingt ans, il lui prit
fantaisie de se rendre, avec quelques jeunes
1. Barbosa Machado : Memoria para la historia de Por-
tugal, t. I, p. 210.
CHAPITRE VIII 85
seigneurs, à Tanger, pour guerroyer contre les
mahométans (i5y4)- Après quelques chevau-
chées en dehors de la place, il revint à Lisbonne,
où son cher maître, le P. Gonzalez, à toute
extrémité, le réclamait pour le voir une dernière
fois avant de mourir. En débarquant, le prince
se rendit directement à la cellule de l'humble
religieux, l'embrassa affectueusement et lui
donna des marques profondes de respect et de
vénération. Après la mort de son précepteur,
le jeune monarque parut inconsolable. Aux
courtisans qui s'en étonnaient : « Que voulez-
vous, leur répondait-il, je n'ai pas connu d'autre
père que le Père Louis i, et je ne sais que trop
combien il a souffert pour moi. »
La mort du P. Gonzalez laissa trop tôt sans
frein la fougue du jeune prince, dont l'esprit
était plus que jamais hanté de rêves de con-
quêtes. Quatre ans après (1578), il crut avoir
trouvé une occasion favorable de les réaliser.
Muley Abd-Allah, sultan du Maroc, venait de
mourir. Son fils Mohamed qu'il avait eu d'une
négresse — surnommé pour cela le noir —
lui succéda. Il ne tarda pas à exciter le mé-
contentement de ses sujets par ses abomina-
1. Don Sébastien naquit quelques mois après la mort de
son père.
86 LES JÉSUITES AUX PAYS BARBARESQUES
bles cruautés. Pour se débarrasser des com-
pétiteurs, il avait, en effet, mis à mort deux
de ses frères et jeté le troisième dans un ca-
chot. Abd-el-Melek, son oncle, connu aussi
sous le nom de Moulé-Moluc, profita de l'état
des esprits, et grâce à l'appui d'un parti puis-
sant et de 6,000 janissaires, envoyés par le
pacha d'Alger, réussit à le détrôner et à le
chasser du Maroc, après avoir gagné sur lui
trois batailles consécutives.
Abd-Allah se réfugia au Pefion de Vêlez
appartenant à l'Espagne et sollicita l'appui
de Philippe II pour reconquérir son trône,
promettant de se faire son vassal et de lui
céder plusieurs ports sur les côtes de l'Atlan-
tique. Déjà suffisamment occupé avec la
guerre des Flandres, le roi repoussa ses offres,
alléguant qu'il venait de conclure une trêve
avec le nouveau sultan.
Voyant qu'il n'avait rien à espérer du roi
d'Espagne, Abd-Allah s'embarqua pour Lis-
bonne, et sut si bien circonvenir le roi Sébas-
tien et un certain nombre de courtisans qu'il
les gagna à sa cause, Il leur représenta la fa-
cilité de l'entreprise et les immenses avanta-
ges qu'en retirerait le Portugal. Abd-Allah
leur donna, en effet, l'assurance que le grand
nombre de ses partisans n'attendaient qu'un
CHAPITRE VIII 87
signal pour se soulever et marcher sur Fez,
la capitale. La reine Catherine, le cardinal
Henri, de vieux généraux, de sages conseillers
de la cour, le P. Maurice de Serpa, Jésuite,
son confesseur, essayèrent par tous les moyens
de détourner le jeune roi de cette folle cam-
pagne. Il demeura inébranlable dans sa dé-
termination et ne voulut rien entendre. Il
donna aussitôt des ordres pour les prépa-
ratifs.
Jamais entreprise ne fut menée avec plus
de précipitation, de légèreté et d'incurie. Ce
fut pour Lisbonne une occasion de réjouissan-
ces et de fêtes où l'on chantait déjà victoire.
Nombre de grandes dames, de courtisans vou-
lurent suivre l'expédition, comme s'il se fût
agi d'une simple parade militaire. Des abbés
mitres et plusieurs évêques se joignirent à
eux, sans parler d'une foule innombrable de
paysans avec leurs femmes et leurs enfants.
Parmi ces derniers, certains avaient même
acheté de grosses cordes pour lier les Maures
faits prisonniers dans la bataille. Avec les
18,000 hommes * qu'il était parvenu à réunir
1. Sur ce nombre, il y avait 9,000 Portugais, 3,000 Alle-
mands, 2,000 Espagnols, 1,000 aventuriers, 3,000 pour la
cavalerie et le train et enfin 600 Italiens. Cf. Castellanos,
p. 332.
88 LES JÉSUITES AUX PAYS BARBARESQUES
et douze pièces d'artillerie, Don Sébastien
comptait arriver triomphalement à Fez. Ajou-
tons que Ton emportait des provisions pour
huit jours à peine. Le reste était à l'avenant.
Don Sébastien demanda au supérieur des
Jésuites de Lisbonne un certain nombre de
Pères et de Frères coadjuteurs pour assurer
le service divin dans l'armée, prendre soin
des malades dans les ambulances et assister
les mourants. Dix Pères et cinq Frères reçu-
rent aussitôt l'ordre de se préparer à partir
avec l'armée expéditionnaire. Le P. Maurice
de Serpa, confesseur du roi, fut nommé leur
supérieur avec le titre d'aumônier en chef.
La bénédiction des étendards eut lieu le
17 juin 1578. La flotte mit à la voile le 24, et
jeta l'ancre dans le port de Tanger, le 7 juil-
let. Mohamed, le sultan détrôné, l'y avait
précédée pour soulever les tribus d'alentour et
les gagner à sa cause. C'est à peine s'il put
réunir 800 arquebusiers et 400 cavaliers,
preuve éclatante de son impopularité. Don
Sébastien lui donna l'ordre de les conduire
par voie de terre à Arzila, lieu de débarque-
ment et de concentration des troupes expédi-
tionnaires. De là, le roi de Portugal comptait
marcher droit sur Fez en passant par Alcazar-
Kébir.
CHAPITRE VIII 89
Moulé-Moluc, tenu au courant des desseins
des Portugais et de leurs préparatifs, prit tou-
tes les dispositions pour arrêter leur marche
en avant. Il avait réuni, à cet effet, une armée
comprenant 25,ooo cavaliers et 16,000 fantas-
sins, dont 3,ooo étaient des Maures d'Anda-
lousie fort bien dressés à l'art de la guerre.
Son artillerie comprenait 34 pièces de divers
calibres. De plus, un nombre considérable
d'Arabes avaient répondu à son appel et
étaient venus s'adjoindre aux troupes régu-
lières. Le plan de bataille du sultan était tout
à la fois des plus simples et des plus habiles.
Il consistait à laisser s'avancer dans l'inté-
rieur du pays l'armée portugaise et à ne lui
livrer combat que lorsqu'elle serait hors de
portée d'être soutenue par la flotte.
Don Sébastien quitta Arzila, le 29 juillet,
et campa le soir à trois lieues, à los Molinos.
Le 3o, il était à Menara et, le ier août, à Ca-
beça de Ardana.Le 2, il arriva à Barcain, où
il franchit l'Oued Mklacem, et enfin, le 3, il
se trouvait à Alcazar-Kébir où l'attendait
Moulé-Moluc. Ces cinq journées de marche,
par des chaleurs torrides et à travers un pays
déserté par ses habitants et dépouillé de tout,
furent cinq journées mortelles pour les trou-
pes portugaises. La démoralisation commen-
90 LES JÉSUITES AUX PAYS BARBARESQUES
çait à gagner les soldats, au point que Moha-
med lui-même insista pour que l'armée se re-
pliât sur Larache. Don Sébastien n'en voulut
rien faire.
Il serait difficile de décrire les souffrances
endurées pendant les premiers jours de cette
malheureuse campagne par les Jésuites atta-
chés aux différents corps de troupes. Sous un
ciel de feu, ils ramassaient les soldats mala-
des ou épuisés tombés le long du chemin et
s'attelaient comme des bêtes de somme aux
chariots sur lesquels ils les déposaient pour
les traîner aux ambulances. Mais ce n'était là
que le commencement de leurs épreuves.
La bataille s'engagea le 4 août. Quoique
mourant dans sa litière, Moulé-Moluc disposa
lui-même ses troupes en ordre de bataille,
recommandant à ses vizirs de cacher son tré-
pas s'il venait à expirer pendant l'action. Il
leur enjoignit même de feindre de venir
prendre ses ordres, comme s'il eût été encore
vivant, afin de soutenir le courage des com-
battants. L'armée portugaise était divisée en
trois colonnes ; celle du sultan était disposée
en forme de croissant, avec les canons au cen-
tre et la cavalerie sur les ailes. Au premier
choc l'infanterie portugaise fit plier celle des
Maures, au point que ces derniers commen-
CHAPITRE VIII 91
çaient à s'enfuir en désordre. A cette vue, le
vieux Moulé-Moluc, quoique moribond, se fit
hisser à cheval et, s'élançant à la rencontre
des fuyards, les ramena au combat. Ce dernier
effort héroïque acheva ses forces, il rendit
quelques instants après le dernier soupir dans
sa litière.
L'avantage du combat semblait se dessiner
en faveur des chrétiens, lorsque soudain un
brusque mouvement de cavalerie opéré sur
les deux ailes de l'armée marocaine enve-
loppa l'armée portugaise, pendant que l'artil-
lerie placée au centre répandait la mort et la
confusion dans leurs rangs. Assurés désormais
de la victoire, le musulmans s'élancèrent
armés du cimeterre dans les bataillons por-
tugais et en firent un affreux carnage.
Mohamed, le sultan détrôné, poursuivi par
les cavaliers maures, se noya en voulant tra-
verser l'Oued Mklacem. Le roi Sébastien
trouva lui-même le trépas sur le champ de
bataille. Il reçut un coup d'escopette et deux
coups de cimeterre, au moment où il tombait
de cheval. Trois rois perdirent ainsi la vie,
dans cette horrible journée. Les Marocains
laissèrent 18,000 morts sur le terrain et les
Portugais 6,000. Au nombre de ces derniers,
se trouvaient les évêques de Coïmbre et d'O-
92 LES JÉSUITES AUX PAYS BARBARESQUES
porto, le P. Maurice de Serpa, confesseur du
roi, et un grand nombre de nobles portugais, de
chevaliers et d'illustres capitaines étrangers.
A peine 60 soldats de l'armée chrétienne pu-
rent échapper à l'ennemi en cherchant un
refuge à Ceuta, Tanger et Arzila. Parmi ceux-
ci se trouvait le fils de Mohamed, le sultan
détrôné. S'étant rendu en Portugal avec Mar-
tin Correa de Silva, il y fut baptisé quelque
temps après et reçut le nom de Don Philippe
d'Afrique. Il eut pour parrain le roi D. Phi-
lippe III, encore infant. Don Philippe d'Afri-
que mourut dans les Flandres au service de
l'Espagne.
Moulé- Ahmed, frère de Moulé-Moluc, fut
proclamé sur le champ de bataille sultan de
tout le Maroc. Il fit garder à Alcazar-Kébir le
corps du roi Sébastien découvert parmi les
cadavres, par Sébastien de Rosende, un de
ses écuyers. Quelque temps après, il fut re-
mis au gouverneur de Ceuta et enfin transporté
au monastère de Belem, en Portugal, pour
y être enseveli dans le panthéon des rois, ses
ancêtres *.
Le corps de Mohamed fut traité avec moins
d'égards. Le nouveau sultan le fit empailler
1. Cf. Castellanos, chap. XI, p. 330 et suiv.
CHAPITRE VIII 93
et porter devant lui dans son entrée triom-
phale à Fez. Le vainqueur était précédé et
suivi d'un grand nombre de captifs et de pri-
sonniers chrétiens. Dans le nombre se trou-
vaient les neuf Pères et les cinq Frères Jé-
suites qui avaient survécu au désastre. Le
long trajet * qui sépare Alcazar-Kébir de Fez
fut véritablement pour eux la voie doulou-
reuse. Attachés tous ensemble, les mains
étroitement liées sur le dos, presque nus et
mourants de faim et de soif, ils durent pen-
dant huit jours courir au pas des chevaux de
leurs maîtres, stimulés par la pointe de leurs
lances, lorsque, brisés de fatigue, ils ralentis-
saient leur marche. Malgré les tourments de
toutes sortes qui les attendaient dans la capi-
tale, ils n'en chantèrent pas moins le Te De uni
en y entrant au milieu des outrages et des
insultes de la populace.
Le P. Pierre Martins fut plongé dans un
cachot avec quatre-vingts gentilshommes. Il
sut si bien ranimer leur courage que tous ju-
rèrent de mourir mille fois plutôt que de renier
Jésus-Christ. La semaine sainte étant arrivée,
il célébra au milieu d'eux tous les offices di-
vins en usage dans l'Église. Le saint Sacre-
1. Plus de 150 lieues.
94 LES JÉSUITES AUX PAYS BARBARESQUES
ment resta exposé toute la journée du jeudi
saint. Les juifs, l'ayant su, firent tout pour ame-
ner les sectateurs de Mahomet à se saisir du
Dieu des chrétiens et à le fouler aux pieds.
Aussitôt le cachot est envahi par des force-
nés ; mais les quatre-vingts captifs firent un
rempart de leurs corps à la sainte Eucharistie,
pendant que, debout près de l'autel, le P. Mar-
tins s'apprêtait à consommer les saintes Es-
pèces. Devant une si héroïque résistance, les
Maures se retirèrent muets d'étonnement *.
Le P. Balthazar Diaz eut tout particulière-
ment à souffrir des mauvais traitements de
son maître, homme cruel et sans pitié. Privé
de l'usage de son bras droit qui n'était qu'une
plaie, il n'en fut pas moins contraint à tour-
ner tous les jours la meule avec le bras gau-
che; mais les souffrances de sa captivité lui
paraissaient peu de chose en comparaison de
la tristesse et de la douleur qu'il éprouvait en
entendant, à toute heure, les infidèles vomir
toutes sortes de blasphèmes contre Jésus-
Christ 2.
Le F. Nogueyra, chargé par son maître du
soin de ses écuries, n'était pas mieux traité.
1. Ménologe de Portugal, 1. 1, p. 149.
2. Ménologe de Portugal, t. I, p. 367.
CHAPITRE VIII 95
Mais le bon Frère, en racontant dans une lettre
les honteux et cruels tourments qu'on lui fai-
sait subir pour le contraindre à renier sa re-
ligion, protestait que Notre-Seigneur l'avait
grandement consolé parmi tant de calami-
tés : « Et je m'estime bien heureux, ajoutait-
il en terminant, d'avoir été conduit ici par les
mains de Dieu ! Car, si jusqu'à présent je ne
m'étais pas rendu digne du nom de religieux
et de Compagnon de Jésus, j'espère avoir ap-
pris à le devenir *. »
Les autres Pères et Frères eurent aussi à
endurer pendant de longs mois les horreurs
de l'esclavage, mais Dieu leur donna d'y sou-
tenir, comme le P. Martins, le courage et la
foi de ceux dont ils partageaient la captivité,
contre les séductions et les tortures des fé-
roces sectateurs de Mahomet.
Le désastre d'Alcazar-Kébir jeta dans le
deuil et les larmes tout le Portugal. La Com-
pagnie de Jésus perdait dans le roi Sébastien
un de ses plus généreux et de ses plus dévoués
bienfaiteurs. Aussi, tous les Pères reçurent-
ils l'ordre de célébrer chacun vingt-cinq mes-
ses pour le repos de l'âme de l'infortuné
prince, en mémoire des six collèges qu'il
1. Ménologe de Portugal, t. II, p. 129.
96 LES JÉSUITES AUX PAYS BARBARESQUES
avait fondés avec une libéralité vraiment
royale et en souvenir des riches aumônes
qu'il avait faites pour soutenir les missions
de la Compagnie, en Europe, au Brésil, en
Ethiopie, aux Indes et au Japon *.
1. Ménologe de Portugal, t. II, p. 107.
CHAPITRE IX
UN SULTAN DU MAROC SE CONVERTIT
ET SE FAIT JÉSUITE
La divine Providence opère parfois des
miracles de transformation bien faits pour
dérouter la sagesse humaine. Nous venons
d'admirer le courage héroïque des Jésuites
dans l'affreux désastre d'Alcazar-Kébir et
pendant leur douloureuse captivité à Fez.
Voici maintenant que les rôles vont être
changés. C'est un sultan du Maroc que, par
des voies cachées, Dieu va conduire dans le
sein de la Compagnie de Jésus.
Cet événement se passa en i655, et eut
pour héros Muley-Mohammed-el-Abbas, fils
et héritier de Muley-el-Melek, roi de Fez.
Doué d'une intelligence remarquable, El-
Abbas ne tarda pas à faire preuve de grandes
qualités militaires. Il fut pendant près de
dix ans le conseiller et le lieutenant de son
oncle El-Assegher. Au conseil, son avis pré-
valait et décidait toujours de la paix ou
7
98 LES JÉSUITES AUX PAYS BARBARESQUES
de la guerre. Il donna, d'ailleurs, des preuves
éclatantes de ses hautes capacités dans la
guerre qu'il livra à deux caïds puissants, en
révolte ouverte contre l'autorité du sultan.
S'étant mis à la tête d'une armée considé-
rable, il les vainquit tour à tour et les ramena
à la soumission. En actions de grâces pour
la double victoire remportée, il résolut de faire
le pèlerinage de La Mecque, que tout bon mu-
sulman doit accomplir au moins une fois en
sa vie. C'est pendant ce voyage que la grâce
l'attendait.
Mohammed-el-Abbas ne prit avec lui que
quelques serviteurs et voyageait comme un
simple seigneur. Il se rendit tout d'abord,
par mer, à Tunis, où le bey, allié du sultan
du Maroc, le combla d'honneurs. Un vais-
seau anglais étant en partance, le bey con-
seilla à El-Abbas de le prendre, parce qu'il
était bien armé, et que son pavillon était
en paix avec tous les princes chrétiens, dou-
ble garantie contre les risques et les surprises
de la traversée. Le navire avait à peine gagné
la haute mer qu'il fut aperçu par la flotte des
Chevaliers de Malte. Il reçut aussitôt l'ordre
de s'arrêter pour subir la visite imposée à
tout bâtiment, sous peine d'un abordage à
main armée, en cas de refus. Le prince, ayant
CHAPITRE IX 99
été découvert, fut fait prisonnier avec sa suite
et conduit à Malte.
Le grand maître s'aperçut bien vite que le
captif n'était pas de condition ordinaire. Cer-
taines indiscrétions lui donnèrent même à
entendre qu'il était de la parenté du sultan
du Maroc. Aussi exigea-t-il une forte rançon.
Informé du sort du prince, le bey de Tunis
s'empressa de réunir les 4°>°oo écus exigés
pour sa mise en liberté.
Les huit mois de captivité passés au contact
des Chevaliers de Malte fournirent, sans doute,
à Mohammed-el-Abbas l'occasion de s'ins-
truire delà religion chrétienne et de la compa-
rer à celle de Mahomet. Quoi qu'il en soit, le
12 juin i656, le prince déclara ouvertement
au grand maître qu'il voulait se faire chré-
tien. Avant d'accéder à ses désirs, on acheva
son instruction. Son baptême fut fixé pour le
3i juillet. Il prit pour parrain le commandeur
de l'Ordre de Malte, Balthazar Mendez, dont
il demanda à porter le nom. Il y ajouta celui
de Loyola, en l'honneur du fondateur de la
Compagnie dont on célébrait la fête en ce
même jour. Après s'être démis de la couronne
en faveur d'Ahmed, son fils *, Balthazar
1. Il régna nominalement à Marrakech de 1654 à 1659 et
périt sous les coups de son oncle maternel, Abd-el-Kerin.
IOO LES JÉSUITES AUX PAYS BARBARESQUES
Loyola Mendez — c'est sous ce nom que
Mouley-Mohammed-el-Abbas sera connu dé-
sormais — avait, tout d'abord, formé le pro-
jet de se retirer dans un désert pour y mener
la vie pénitente des solitaires d'Egypte ;
mais ayant réfléchi que l'exercice de l'aposto-
lat auprès de ses anciens coreligionnaires
serait plus agréable à Dieu, il résolut de se
mettre à l'étude des sciences sacrées. Pour
réaliser plus facilement son dessein, il se ren-
dit à Rome, où il ne tarda pas à solliciter son
admission dans la Compagnie de Jésus. On
l'appliqua à l'étude du latin pendant trois ans,
avant de lui faire prendre l'habit. Entre
temps, le Père général donna ordreau recteur
du collège des Jésuites de Malaga de se ren-
dre sous un déguisement à Fez, pour pren-
dre des informations touchant la personne de
Balthazar Loyola Mendez. Plusieurs chré-
tiens étrangers, des religieux, des marchands
résidant à Fez témoignèrent sous la foi du
serment qu'il était réellement le fils et l'héri-
tier du sultan de Fez Abd-el-Maleck.
Après ses deux années de noviciat, le
P. Balthazar Mendez fut ordonné prêtre. Il
fut ensuite appliqué encore pendant deux ans
à l'étude de la théologie et de la morale. Sa
formation terminée, on le chargea de l'évan-
CRAPITRE IX 101
gélisation des musulmans détenus dans les
bagnes de Gênes et de Naples et sur les vais-
seaux des principaux ports de la péninsule.
Il s'en acquitta avec un zèle et un dévoue-
ment vraiment admirables. Si nous en croyons
les relations de l'époque, il convertit à la reli-
gion chrétienne plus de deux mille de ses
anciens coreligionnaires. Il fit même venir à
Gênes un célèbre docteur musulman de Fez
et lui montra avec tant de clarté et de soli-
dité la vérité de la religion catholique que
ce dernier lui témoigna le désir de se faire
chrétien. Le P. Mendez le fit partir pour
Florence, où ses vœux furent exaucés. Le
duc de Toscane, Ferdinand, s'offrit à lui
servir de parrain et lui donna son nom et
l'hospitalité de son palais.
Les nombreuses conversions opérées par le
P. Mendez ne laissaient pas d'exciter contre
lui la rage de certains musulmans fanatiques.
A Gênes, l'un d'eux voulut l'empoisonner,
ou, tout au moins, le priver de l'usage de la
raison. A cet effet, il lui offrit une gerbe de
fleurs trempées dans un liquide corrosif sur
lequel il avait récité des incantations arabes.
— Je le sais, tu veux me tuer ou me rendre
fou, lui dit le Père. Eh bien, si ces fleurs ne
me causent aucun mal, voudras-tu recevoir
102 LES JÉSUITES AUX PAYS BARBARESQUES
le baptême ? — Saisissant alors la gerbe em-
poisonnée, le P. Mendez en aspira longtemps
le parfum. Tremblant de peur, le Maure se
jeta à ses genoux en implorant sa grâce.
Quelque temps après, il recevait le baptême.
Malgré ses absorbantes occupations, le
P. Mendez trouva encore le temps d'éditer
un ouvrage dans lequel il réfutait toutes les
assertions émises en faveur du Coran, dans
les travaux par lui publiés avant sa conver-
sion. De plus, par ses soins et grâce à son
zèle, les notables de Gênes fondèrent une con-
frérie pour venir un aide aux musulmans
convertis.
Après six ans seulement de vie religieuse,
le P. Mendez fut appelé à évangéliser un plus
vaste champ d'apostolat. En juillet 1667,
il reçut l'ordre de se rendre aux Indes pour
y travailler à la conversion des infidèles. Il
avait alors trente-six ans, « était grand, nous
dit une relation de l'époque, proportionné,
blanc et bien fait, d'un esprit merveilleux, d'un
naturel ravissant, doux et familier. » Pour se
rendre à sa lointaine mission, il devait aller
s'embarquer à Lisbonne et par conséquent
franchir la distance considérable qui sépa-
rait la ville de Gênes de la capitale du Portu-
gal. On lui donna un domestique pour Tac-
CHAPITRE IX 103
compagner et prendre soin des chevaux
pendant ce long et pénible trajet.
A Arles, le P. Mendez eut la joie de s'ar-
rêter trois jours chez Mendez, le comman-
deur des galères qui l'avaient fait captif et
dont il avait adopté le nom à son baptême.
Le commandeur lui fit sa confession générale
et voulait à tout prix le suivre aux Indes. A
Béziers, la réception fut presque un triomphe.
Le Père y rencontra, en effet, plusieurs
personnes ayant habité Fez, entre autres un
peintre qui lui avait fait son portrait et un
religieux jacobin. Aussitôt que la nouvelle de
son arrivée se fut répandue en ville, tous vou-
lurent le voir et lui parler. Le prieur des ja-
cobins, accompagné de sept autres religieux
de son Ordre, vint lui faire visite et le haran-
gua en latin. Il le traita cinq ou six fois de
Majesté, dans le courant de son discours.
Les Augustins, les Cordeliers et autres reli-
gieux vinrent également lui présenter leurs
hommages. Parmi les visiteurs de marque
se trouvaient MM. de Gastelmanet et de
Calaux, commandeurs de Malte.
Ils connaissaientparticulièrementle P. Men-
dez pour l'avoir fréquenté à Malte pendant
les huit mois de sa captivité. Tous lui pro-
diguèrent de grandes marques de respect
Io4 LES JÉSUITES AUX PAYS BARBARESQUES
et de vénération et, à son insu, firent prendre
son portrait par un peintre de la ville *.
La réception de Toulouse ne revêtit pas
moins d'éclat et de solennité. A son arrivée,
le P. Mendez, sur l'invitation du supérieur
des Jésuites, dit la messe de communauté, le
jour de saint Jacques, et distribua la commu-
nion à plus de cent Jésuites. Un grand nom-
bre de conseillers et de personnes de condi-
tion y assistèrent. Le lendemain, l'archevêque
vint le visiter et l'invita à dîner. L'intendant
général et plusieurs présidents lui firent éga-
lement visite. A la demande de M. de Saint-
Papoul, il célébra la messe le jeudi chez les
Carmélites et le vendredi chez les religieuses
de Notre-Dame. A la prière de MM. les com-
mandeurs, il la dit le samedi dans la chapelle
des Maltaises. Dans ces démonstrations hono-
rifiques, le P. Mendez montrait une simplicité
et une humilité vraiment religieuses, unies
à une distinction naturelle qui charmait
tout le monde.
Les fatigues de ce long voyage entrepris
par les fortes chaleurs de l'été devaient mal-
heureusement avoir de funestes conséquences
1. Ce tableau fut porté pendant la Révolution dans la
famille de Saune qui le possède encore (Note des Etudes).
CHAPITRE IX 105
pour sa santé. A son arrivée à Madrid, le
P. Mendez se sentit soudain dévoré par une
fièvre ardente, qui donna les plus vives in-
quiétudes aux quatre plus célèbres médecins
de la capitale appelés à se prononcer sur son
état. Ils firent néanmoins tout ce qui était en
leur pouvoir pour le sauver, mais sans succès.
Le malade se trouva bientôt à toute extré-
mité. Avant d'expirer, il eut encore la conso-
lation de faire une conquête à notre sainte
religion.
Un des médecins avait à son service un
jeune musulman, âgé de dix-sept ans, origi-
naire du royaume de Fez. Il s'était toujours
montré irréductible lorsqu'on lui parlait de se
faire catholique. Le médecin ayant parlé de
lui au vénéré malade et lui ayant demandé
s'il ne serait pas heureux de le voir : Faites-
le venir, répondit d'une voix défaillante le
moribond. Il reçut le jeune homme, le sou-
rire sur les lèvres et commença à lui parler
en sa langue avec une grande affection et une
paternelle bonté. Ceux qui assistèrent à l'en-
tretien n'y comprirent rien ; mais lorsqu'ils
virent le jeune homme fondre en larmes et
baiser le crucifix, il n'y eut plus de doute pour
personne. Par son ardente charité, le P. Men-
dez venait de gagner cette âme à Jésus-Christ.
fo6 LES JÉSUITES AUX PAYS BARBARESQUES
Le pieux moribond fit encore un dernier
effort pour chanter le Nunc dimittis et, au mo-
ment où il le terminait, rendit son âme à Dieu.
Cette mort causa une grande émotion dans
Madrid. La reine, qui était venue visiter le
P. Mendez aussitôt après son arrivée, donna
des ordres pour qu'on lui fît des funérailles
royales. L'oraison funèbre fut prononcée par
un Père de la Compagnie, en présence de la
Cour et d'une immense multitude. Voilà,
dirons-nous avec un des témoins de la mort
du P. Balthazar Loyola Mendez, « comment
Dieu honore ceux qui s'humilient pour son
amour. Il faut bien adorer les ordres cachés
de la Providence de Dieu sur la mort de ce
saint roi ; lequel semblait être nécessaire pour
la conversion de deux royaumes dont il avait
été roi et pour la conversion desquels il allait
exposer sa vie en leur portant la foi. Dieu
s'est contenté du désir qu'il a eu de la conver-
sion de ces peuples et du martyre qu'il
souhaitait avec tant d'ardeur *. »
1. Pour la rédaction de ce chapitre, nous avons mis à pro-
fit trois lettres inédites publiées par les Études, sous le titre :
La seconde vie d'un sultan du Maroc, numéro du 20 mai 1910 :
1° Lettre du P. Jean Jallat, S. J., datée de Toulouse,
29 juillet 1667. — Archives de l'Aveyron, D. 561.
2° Lettre anonyme envoyée d'Anvers, le l,r juin 1668, aux
CHAPITRE IX IO7
Jésuites de Malines, par le P. Henschenius, qui l'avait reçue
de Madrid. — Archives de l'archevêché de Malines. — Elogia
generalium, 25» pièce, lettre latine.
3° Relation de la mort du R. P. Balthazar de Loyola
Mendez (1667), par un religieux théatin de Madrid qui se
trouva à la mort du P. Balthazar. — Archives de l'Aveyron,
D. 561.
CHAPITRE X
CAPTIVITÉ DE DIX JÉSUITES A ALGER
Appelés par leur vocation à évangéliser les
contrées les plus lointaines du globe, les Jé-
suites étaient continuellement exposés pen-
dant la traversée à tomber entre les mains des
pirates. La perspective d'un long et dur escla-
vage n'était pas capable, toutefois, d'enchaî-
ner leur zèle et de refroidir leur ardeur, lors-
qu'il s'agissait de la conquête et du salut des
âmes. Sans parler des cas isolés, il arriva
plus d'une fois que des légions entières de
ces hérauts de la bonne nouvelle devinrent
la proie de ces farouches écumeurs des mers.
Dans ces chasses, les corsaires calvinistes
étaient non moins à redouter que les Sarra-
sins. Heureusement tous ne portaient pas au
cœur la rage féroce du huguenot Jacques
Sourie, corsaire de Dieppe. Sous le titre de
vice-amiral de Jeanne d'Albret, reine de Na-
CHAPITRE X IO9
varre, ce mortel ennemi des catholiques par-
courait l'Océan et cherchait par tous les
moyens à intercepter aux missionnaires la
route des Indes.
Personne n'ignore l'affreux massacre qu'il
fit de quarante Jésuites capturés en vue de l'île
de Palma sur le vaisseau le Saint- Jacques, en
cours de route pour les Indes. Le P. Ignace
d'Azevedo était le chef de cette héroïque pha-
lange composée en grande partie de jeunes
novices. Après avoir été abreuvés d'outrages
par les vainqueurs, frappés à coups de mous-
quet, à coups d'épée et de poignard, ils furent
tous précipités dans les flots. Cet horrible
carnage eut lieu le i5 juillet 1570. Sainte
Thérèse, dans sa solitude d'Avila, vit monter
au ciel, couronnés de gloire, cette vaillante
troupe de martyrs.
Quoique animé d'une haine acharnée contre
les papistes en général et les Jésuites en par-
ticulier, le fameux corsaire calviniste Simon
Danza ne poussa pas toutefois la barbarie
jusqu'à se souiller les mains du sang de dix
Jésuites qu'il captura en 1608. Leur captivité
n'en fut pas pour autant moins longue ni moins
affreuse.
Vers la fin de l'année 1608, le P. Biaise
Bailo, professeur de philosophie à Majorque
110 LES JÉSUITES AUX PAYS BARBARESQUES
(îles Baléares), reçut l'ordre d'accompagner les
jeunes religieux, ses élèves, à Valence, pour y
étudier la théologie. Les Frères scolastiques
Jean Humanes et Pierre Claver s'étaient déjà
embarqués en novembre dans le petit port de
Soller et étaient arrivés sans encombre. Les
autres étudiants : Gabriel Alegre, Antoine Mar-
quez, Joseph Fuentes et Onuphre Serra, par-
tirent le 7 décembre avec les PP. Biaise Bailo
et Pierre Planes. Trois élèves externes du
cours de philosophie : Jean Alcover, Raymond
Gual et Raymond Anglada, s'étaient adjoints
à eux. Ils avaient été, trois jours auparavant,
admis dans la Compagnie de Jésus en qualité
de novices. Un quatrième étudiant externe,
nommé Michel Sanseloni, se rendait également
à Valence avec l'intention de solliciter son
admission. Enfin, à tous ces jeunes religieux
il faut ajouter le Frère scolastique Jérôme Lo-
pez, originaire de Gandie, entré dans la Com-
pagnie de Jésus dans le courant de mai de
l'année 1604. Il avait étudié les belles-lettres
à Gérone et avait commencé, en 1608, sa phi-
losophie à Majorque. Malheureusement, son
inconstance, son peu d'amour du travail et de
la pratique des observances religieuses avaient
fini par contraindre les supérieurs à le ren-
voyer de la Compagnie. Le P. Jean Torrens,
CHAPITRE X III
recteur du collège de Majorque, était chargé de
l'exécution par ordre du P. Provincial. Toute-
fois, le P. Jérôme Lopez ne devait être averti
de la triste nouvelle qu'à son arrivée en terre
ferme. Nous verrons dans la suite de notre ré-
cit par quelle voie providentielle il fut tiré de
son insouciance et raffermi dans sa voca-
tion.
Nos voyageurs montaient la Vellina, venant
de Palerme et se rendant à Alicante. Comme
ce bâtiment avait subi de longs retards dans
son voyage, par suite des accalmies et des
fortes chaleurs, il avait fait escale, vers les pre-
miers jours d'octobre, dans le port de Major-
que pour se ravitailler. Il portait à son bord
un des fils du marquis de Villena, vice-roi de
Sicile, et une partie considérable des riches-
ses de sa maison. Une compagnie de mous-
quetaires le montait pour protéger les voya-
geurs et la cargaison contre les corsaires.
Partie de Majorque le 9 décembre, la Vel-
lina se trouvait, le i3, dans le voisinage d'I-
viza, lorsque soudain le fameux corsaire cal-
viniste Simon Danza Fattaqua avec sa galiote
bien armée et deux autres bâtiments. Les sol-
dats de la Vellina se défendirent avec intrépi-
dité et courage et périrent à peu près tous
dans le combat. La résistance n'étant plus
112 LES JÉSUITES AUX PAYS BARBARESQUES
possible, le navire espagnol se rendit et tousles
passagers faits captifs furent conduits à Alger.
Il serait difficile de dire tout ce qu'eurent à
souffrir les dix Jésuites, pendant les quatre
jours que dura la traversée. A peine débar-
qués, on les jeta, avec les autres esclaves,
dans un étroit et humide cachot. C'est dans
cet affreux séjour qu'ils passèrent les fêtes de
Noël. Elles furent encore rendues plus tristes
par la mort du jeune Michel Sanseloni qui
succomba aux souffrances et aux mauvais
traitements endurés pendant la traversée et la
courte durée de sa captivité.
A leur arrivée à Alger, les Pères reçurent la
visite d'un prêtre catalan. Il se jeta à leur cou,
les embrassa affectueusement et leur dit avec
larmes : « Dieu soit loué ! mes Pères. Je lui
demandais depuis longtemps dans mes prières
d'envoyer des prêtres dans cette ville, pour
secourir tant de malheureux esclaves. Je rends
grâces au ciel d'avoir été exaucé. Prenez bon
courage, vous trouverez ici un vaste champ
pour exercer votre zèle et votre charité. »
Ce digne prêtre avait été captif. Après son ra-
chat il ne voulut pas s'éloigner des pauvres
chrétiens esclaves, privés de tout secours reli-
gieux, grandement exposés à se perdre et à
renier leur foi.
CHAPITRE X Il3
Sept jours après leur arrivée à Alger, les Jé-
suites furent tirés de leur cachot pour être ven-
dus sur la place publique. On leur examina
les dents, les bras, la callosité des mains et des
pieds, comme s'il se fût agi de bêtes de somme.
Les PP. Bailo et Planes furent cédés à Ali
Monzor pour la somme de 3,ooo réaies * castil-
lans chacun. Les deux frères Jérôme Lopez et
Onuphre Serra furent achetés par Simon Danza
pour la somme de 4>o5o réaies castillans. Il
les revendit pour le même prix à Mami Espag-
nol. Le féroce corsaire se servit de tous les
moyens pour faire apostasier les deux jeunes
Jésuites.
Un jour entre autres, Danza fit appeler le
P. Jérôme Lopez et lui dit d'un air courroucé :
« Tu vas te faire Turc ou luthérien, il n'y a pas
de milieu. Si tu te fais Turc, tu obtiendras, avec
la liberté, des titres de noblesse; si tu te fais
luthérien, non seulement tu seras libre, mais
ma protection t'est assurée, sans parler des
nombreux avantages dont tu jouiras. — Je ne
veux être ni Turc ni luthérien, répondit avec
fermeté le Frère, et je suis prêt à donner ma
vie, plutôt que de renoncer à ma religion. —
1. Le reale est une monnaie de cuivre espagnole valant
environ 25 centimes.
8
Il4 LES JÉSUITES AUX PAYS BARBARESQUES
Ah! je vous connais, maudits chiens de Jé-
suites, s'écria, en écumant de rage, le farouche
hérétique; je sais bien qu'il n'y a rien de bon
à attendre de vous; aussi, allez au diable et
que je ne vous revoie plus ! »
Le même Frère Lopez, beau jeune homme,
dans toute la fraîcheur de l'adolescence, eut
pareillement à subir de nombreux assauts de
la part de vils Turcs qui voulaient attenter à sa
vertu. Il résista toujours avec un courage
héroïque aux sollicitations de ces suppôts de
l'enfer et supporta avec une admirable patience
tous les coups et mauvais traitements dont ils
l'accablaient. A la tombée de la nuit, le F. Lo-
pez venait demander sa ration de pain d'avoine.
C'était la femme de son maître, vieille rené-
gate italienne, âgée de plus de soixante-dix
ans, qui la lui donnait habituellement. Tou-
chée, sans doute, de compassion pour le jeune
captif, elle ajoutait, en cachette, un pain de
froment à la ration convenue.
Or, il arriva qu'un jour le P. Jérôme Lopez
la trouva à genoux et en prière. « Fatima, —
c'était son nom — mais que fais-tu là ? —
N'est-ce pas Y Ave Maria (Angélus) des chré-
tiens? — Tu dis vrai. » Et Fatima d'ajouter :
« Moi aussi, je dis Y Ave Maria et salue Notre-
Dame. » Sortant alors un chapelet de son sein
CHAPITRE X Il5
et le montrant : « Au milieu de mes malheurs,
s'écria-t-elle avec émotion, je n'ai jamais passé
un jour sans le réciter. De plus, j'ai gardé tous
les jeûnes de l'Eglise et je n'ai jamais mangé
de viande le vendredi, bien que les Maures
voulussent m'en faire manger. » Le F. Lopez
la félicita d'être restée fidèle à la religion sur
ces différents points, puis ajouta : « Remarque
bien, Fatima : cela ne suffît pas pour être sau-
vée. Il faut encore et surtout confesser Jésus-
Christ que tu as renié publiquement. — Si je
le fais, répliqua-t-elle tristement, ils me brûle-
ront toute vive... Prie bien pour que le bon
Dieu arrange ma malheureuse situation. » Le
F. Lopez en conféra avec le P. Bailo. Muni
de pleins pouvoirs par Rome, ce dernier récon-
cilia en secret avec l'Eglise la vieille Fatima,
après avoir entendu sa confession.
Les Frères Marquez, Alegre, Fuentes et
Anglada furent vendus à Ali Pichenino : le
F. Marquez pour i,75o réaies; le F. Alegre
pour 1,570; le F. Fuentes pour 1,750 et le
F. Anglada pour 2,810. Le F. Gual, en rai-
son de sa belle prestance et de son extérieur
fort avantageux, attira les yeux d'un grand
nombre d'acheteurs. Un capitaine turc du
nom de Musoli, homme vicieux s'il en fut,
s'éprit de lui et résolut d'en faire l'acquisition
Il6 LES JÉSUITES AUX PAYS BARBARESQUES
coûte que coûte. Il y eut surenchère et le prix
monta jusqu'à 4*828 réaies. Le F. Alcover fut
cédé à Mohamed Banaddi pour 2,400 réaies
castillans.
En apprenant la triste nouvelle de la capti-
vité des Pères, à Alger, le P. Jean Torres,
recteur du collège de Majorque, en avisa aus-
sitôt le P. Provincial, Ferdinand Ponce, et le
P. Général. Il écrivit aussi au P. Coton, le
priant d'obtenir du roi de France et du gou-
verneur de la Provence des lettres patentes
pour Simon Danza et les consuls français
d'Alger Vincent Prats et Pierre Viaz, inter-
médiaires obligés dans les rachats de captifs.
Le P. Recteur fit également toutes les dili-
gences nécessaires pour réunir la somme
destinée à la rançon.
Entre temps les captifs avaient beaucoup à
souffrir de leur triste situation. Ils avaient
l'écurie pour logement ; le sol nu ou le fumier
leur tenait lieu de lit. Ils avaient pour toute
nourriture deux pains d'orge et de l'eau comme
boisson. Leur vêtement consistait en une
grosse capote de serge qui leur servait aussi
de manteau. Ils ne pouvaient sortir dans les
rues sans être insultés, frappés ou accablés de
coups de pierres. Il serait trop long de relater
dans le détail les mauvais traitements dont ils
CHAPITRE X 117
furent l'objet pour la conservation de leur foi
et de leur vertu.
Le F. Alcover eut à subir les plus terribles
assauts. Mais soutenu par la grâce de Dieu, il
remporta toujours la victoire. Son féroce pa-
tron se jeta jusqu'à deux fois sur lui avec son
yatagan pour le forcer à consentir à ses infâ-
mes propositions : « Plutôt mourir mille fois
que d'offenser mon Dieu, » répondit l'héroïque
religieux. Heureusement pour le Frère, ce
suppôt d'enfer reçut soudain l'ordre de par-
tir pour Constantinople. Vendu à un autre pa-
tron, le F. Alcover fut délivré de ce démon
incarné.
Le F. Gual eut à subir des luttes plus lon-
gues et non moins effroyables. Son patron, le
prenant un jour à part, lui tint ce langage
caressant : « Mon fils, je n'ai ni femme, ni
enfants. Je t'ai acheté pour faire de toi mon
fils et mon héritier, à la condition que tu renon-
ceras à ta religion ». Il se mit alors à le dé-
pouiller par force de ses pauvres vêtements,
le revêtit de riches habits turcs, lui rasa en-
suite les cheveux en ne lui laissant qu'une
natte et lui ceignit la tête d'un turban. « C'est
en vain que vous m'avez fait violence pour
m'habiller en renégat, lui dit le Frère, avec
une sainte indignation. Jamais je ne renierai
Il8 LES JÉSUITES AUX PAYS BARBARESQUES
Jésus-Christ; jamais je n'abandonnerai ma
religion. » Après avoir fait cette solennelle
profession de foi, il saisit le turban, le jeta à
terre et le foula aux pieds.
Son féroce patron crut pouvoir plus facile-
ment arriver à ses fins en forçant le soir le
F. Gual à coucher dans sa chambre. « Tu m'as
acheté, c'est vrai, répondit le religieux; mais
tue-moi si tu veux, jamais je ne dormirai avec
toi. » Cette réponse jeta le Turc dans un grand
étonnement. Il laissa le captif en paix pour
cette nuit. Le F. Gual se retira et alla tout
habillé prendre un peu de repos dans un coin
de la maison.
Ce suppôt d'enfer ne se tint pas pour battu.
Il renouvela ses assauts, mais sans plus de
succès. Le F. Gual était tellement méconnais-
sable par suite des blessures et des mauvais
traitements dont son féroce maître l'accablait,
que le F. Lopez, étant venu le visiter, ne put
retenir ses larmes en le voyant dans ce triste
état. « Ne pleurez pas, lui dit le F. Gual ; ne
me plaignez pas pour mes blessures, mais bien
plutôt parce que la palme du martyre m'a
échappé des mains. » En effet, dans un trans-
port de rage, son patron, après l'avoir roué de
coups de bâton, l'avait pendu avec un turban
pour achever sa victime; mais par une per-
CHAPITRE X 119
mission du ciel le lien se rompit comme un fil.
La rage du Turc se changea alors en véritable
frénésie. S'armant d'un énorme coutelas, il le
brandit pour décapiter le jeune religieux. Le
coup ne fit qu'une éraflure, car le bourreau,
clans sa colère et son aveuglement, avait frappé
du côté non tranchant. Après cet affreux accès
de sauvagerie, le Turc tomba épuisé sur le sol
et lâcha sa victime.
Les PP. Bailo et Planes eurent aussi leur
part de souffrances et de tribulations. Leur
cruel patron les tenait chargés de chaînes et
de fers plusieurs jours de suite, menaçant de
leur rompre les os et de leur ouvrir le ventre,
s'ils ne faisaient pas toutes les diligences pos-
sibles pour lui procurer au plus tôt une forte
rançon.
Pendant tout le temps que dura leur capti-
vité, les Pères et les Frères eurent la liberté de
se visiter. Ils se confessaient et communiaient
tous les dimanches, dans la chapelle du bagne
ou dans celle du consulat de France. Les deux
Pères prêchèrent aux captifs pendant tout le
temps de leur séjour à Alger. Pendant le ca-
rême, ils donnèrent une mission qui produisit
de grands fruits de sanctification et de salut.
Le changement opéré chez le plus grand nom-
bre fut tel, qu'au dire des musulmans eux-
120 LES JÉSUITES AUX PAYS BARBARESQUES
mêmes, on n'avait pas vu depuis longtemps, à
Alger, des chrétiens si exemplaires et si
fervents.
Toutefois, en Espagne on n'oubliait pas les
chers captifs. Le P. Provincial, Ferdinand
Ponce, à force de démarches était parvenu à
recueillir la somme exigée pour leur rachat.
Il s'empressa de la transmettre à Pierre Viaz,
consul de France à Alger, en le priant d'user
de tout son pouvoir pour mener à bien cette
affaire importante. Dès qu'il fut en possession
des fonds, Viaz se mit aussitôt en relation
avec les PP. Bailo et Planes pour s'entendre
sur la façon de procéder. Après bien des
démarches, des marchandages longs et péni-
bles, des rebuffades sans nombre, les rachats
suivants finirent par être conclus.
Les Frères Marquez, Alegre, Fuentes et
Anglada recouvrèrent la liberté contre la
somme de 26,000 réaies castillans payée à Ali
Pechinino, leur maître. Les deux Frères Serra
et Lopez, esclaves de Mami Espanol, furent
également rachetés; mais le récit de leur cap-
tivité ne fait pas mention de la somme payée
pour leur rançon. La délivrance du F. Gual
fut de beaucoup la plus onéreuse. Son patron
exigea 7,000 réaies et 100 pesos pour frais de
médecine pendant sa maladie. Comme le Dey
CHAPITRE X 121
d'Alger voulait l'acheter pour le même prix et
l'envoyer en présent au Grand-Turc, on le fit
se désister de son dessein en lui versant la
somme de 3, 200 réaies. Ali Monzor exigea
pour la rançon du P. Planes 7,000 réaies. Le
F. Alcover dut sa délivrance aux Pères Ré-
dempteurs de la Très Sainte Trinité et recouvra
le premier la liberté. Toutefois, le Conseil de la
douane s'opposa à ce que les Trinitaires et les
esclaves chrétiens rachetés sortissent du port
avant qu'on n'eût remis en liberté la fille d'un
Turc, retenue captive en Corse, où elle s'était
faite chrétienne. Cette affaire traîna en lon-
gueur, de sorte que, racheté le premier, le
F. Alcover fut le dernier à quitter Alger. Le
départ du P. Bailo fut pareillement retardé à
cause de la somme exorbitante exigée par son
patron.
Les huit captifs rachetés s'embarquèrent le
1er septembre dans une saïque française, en
compagnie du consul Viaz. Ils comptaient
débarquer à Valence, mais les vents contraires
les forcèrent à se diriger sur Majorque, où ils
arrivèrent heureusement, le 3 novembre 1609.
Il serait difficile de dépeindre la joie et l'allé-
gresse des Pères du collège de Majorque et
de la ville tout entière en revoyant les chers
captifs, enfin rendus à la liberté après onze
122 LES JÉSUITES AUX PAYS BARRARESQUES
mois de privations, de souffrances et de rudes
combats. Un Te Deum solennel fut chanté en
actions de grâces pour le bienfait de leur
délivrance 4.
1. Cf. Historia de Montesion, t. I, fol. 81 et suiv., et
Vida del P. Jeronimo Lopez, por el P. Juan Marin, lib. I,
cap. vin.
CHAPITRE XI
LES JÉSUITES ET LA RÉDEMPTION DES CAPTIFS,
— UNE RÉDEMPTION A ALGER EN l566
De son vivant, le fondateur de la Compa-
gnie de Jésus refusa toujours de s'occuper des
œuvres qui avaient pour but direct le rachat
des esclaves chrétiens. La Providence y avait
déjà largement pourvu en suscitant les deux
grands Ordres Rédempteurs de la Très
Sainte Trinité et de la Merci. Les gouver-
neurs de la grande Confrérie de Naples pour
la rédemption des captifs ayant fait des dé-
marches pressantes auprès de lui, afin d'en
obtenir un Père comme directeur, il s'y re-
fusa formellement, déclarant que ces pieuses
associations, où la question d'argent tenait
tant de place, n'étaient pas selon l'esprit des
Constitutions de la nouvelle Compagnie. Cette
réponse ne les rebuta pas. Ils s'adressèrent au
vice-roi de Sicile, Jean de Vega, le suppliant
d'intervenir auprès d'Ignace pour le même
124 LES JÉSUITES AUX PAYS BARBARESQUES
objet. La réponse du fondateur de la Compa-
gnie fut invariable. « Cependant, ajoutait-il
en terminant, un de nos Pères pourrait être
autorisé à s'entendre avec Votre Excellence,
pour aller en Barbarie faire la rédemption, à
la condition, toutefois, de n'avoir de compte
à rendre qu'à elle et rien à démêler avec les
confrères de la Congrégation. Je ne sais que
trop, en effet, par expérience, combien il est
difficile de contenter tout le monde dans ces
sortes d'associations. Il suffît qu'un membre
sur cinquante ne soit pas satisfait, pour que
des difficultés, parfois inextricables, surgis-
sent et créent de graves embarras i.
C'est la ligne de conduite que tinrent les
supérieurs, dans la suite, lorsqu'on fît appel
au zèle et au dévouement des Jésuites pour
entreprendre quelque rédemption générale.
« Ces rédemptions générales avaient de grands
avantages sur les rédemptions particulières,
lisons-nous dans un rapport du P. Philémon
de la Motte, adressé, en 1719, au Bureau de
la Rédemption, à Marseille.
« Dans les rédemptions générales, les Ré-
dempteurs, outre la liberté qu'ils procurent
aux pauvres chrétiens, exercent encore les
1. Cf. Cartas de S. Ignacio, t. III, p. 337.
CHAPITRE XI 125
fonctions de missionnaires, administrent les
sacrements, exhortent, consolent, fortifient
dans la foi et l'espérance ceux qu'ils ne peu-
vent pas racheter, leur font des aumônes quand
la misère les fait chanceler dans la religion.
Les renégats mêmes ont recours à eux pour
ménager leur retour à l'Eglise; en un mot,
la seule présence des religieux de la Ré-
demption produit, de l'avis de MM. les con-
suls, des biens infinis pour les esclaves et
autres chrétiens libres, et même dans l'esprit
des Barbares, qui admirent et louent haute-
ment leur zèle et leur charité ; ce qui ne se
trouve point dans les rédemptions particu-
lières.
« De plus, les esclaves sont moins chers
dans les rédemptions générales que dans les
particulières. Lorsqu'on demande un esclave
nominatim, il est en effet censé recom-
mandé, et le patron, qui le sait, le vend plus
cher. Enfin, dans les rédemptions générales,
comme il y a plusieurs patrons qui ont besoin
d'argent ou qui ne tirent pas grand service
de leurs esclaves, il arrive qu'à l'envi l'un de
l'autre, ils le relâchent à meilleur mar-
ché l. »
1. Cf. Paul Deslandres, V Ordre des Trinitaires pour le
126 LES JÉSUITES AUX PAYS BARBARESQUES
C'est de ces sortes de rédemptions que les
Jésuites furent chargés, à plusieurs reprises,
en Barbarie, par les rois d'Espagne et de Por-
tugal. Nous avons déjà parlé de celles de
Tétouan. Parmi les autres, nous insisterons
plus particulièrement sur celle qu'entreprit,
en i566, le P. de Torres, grâce aux abon-
dantes aumônes laissées à sa mort par le
vaillant Louis de Quixada, l'ami de Don Juan
d'Autriche.
Muni des passeports nécessaires et de let-
tres de recommandation pour le Dey d'Alger,
les hauts fonctionnaires de la douane et le
consul de France, intermédiaires obligés pour
toute rédemption, le P. de Torres débarqua à
Alger dans les premiers mois de l'année i566.
La nouvelle de son arrivée fut bientôt con-
nue dans toute la ville, grâce aux coups de
canon réglementaires tirés à l'apparition des
rédempteurs. Accompagné du consul, le Père
alla, tout d'abord, présenter ses hommages
au Dey et lui offrit les présents d'usage. Il fît
de même à l'égard des hauts employés de la
douane, pour gagner leurs bonnes grâces et
aplanir les voies pour les rachats. Grâce à
rachat des captifs, t. II; pièces justificatives, n° 268, p. 383.
Paris, Pion, 1903.
CHAPITRE XI I27
Dieu, tout s'annonçait pour le mieux, lorsque
soudain la ville fut mise en commotion par
un événement qui faillit coûter la vie au
Jésuite rédempteur.
A cette époque vivait à Alger un renégat
grec, du nom d'Asanico. Jamais patron n'avait
été pius féroce pour ses esclaves que ce sup-
pôt d'enfer. Il se faisait un passe-temps de
leur couper le nez, les oreilles et les forçait
ainsi tout mutilés à ramer sur sa galiote. Etant
allé, au printemps, avec les capitaines de cinq
autres navires, faire une course, au delà du
détroit de tGibraltar, ils résolurent d'opérer
une razzia de chrétiens occupés à la pêche du
thon, dans un endroit appelé Saint-Sébastien,
non loin de Cadix. Le coup réussit à souhait.
Mais les corsaires turcs n'avaient pas compté
sur l'éveil donné aux habitants de la ville par
un renégat du pays qui s'était enfui après le
débarquement.
Pendant qu'ils emmenaient leurs prison-
niers, les Turcs furent soudain attaqués par
un nombre considérable d'habitants. Ils lâchè-
rent en toute hâte leur proie pour regagner
leurs navires. Pour comble de malheur, ils les
trouvèrent ensablés à cause de la marée basse.
A force de bras et d'épaules ils réussirent à
en relancer quatre à la mer pendant qu'ils
128 LES JÉSUITES AUX PAYS BARBARESQUES
tenaient en respect les assaillants par des
décharges d'arquebuses. Seule la galiote d'A-
sanico tomba entre les mains des chrétiens,
malgré des efforts désespérés pour la sauver.
Cadix célébra par une grande fête et des ré-
jouissances publiques cette importante cap-
ture. On fît défiler dans les rues de la ville les
nombreux esclaves délivrés et les Turcs faits
prisonniers.
Les anciens captifs du cruel Asanico deman-
dèrent aussitôt qu'on lui fît justice. Ils mon-
traient leurs oreilles, leurs nez, leurs doigts
coupés et les traces des blessures horribles
qu'il leur avait faites sur le corps. Le corre-
gidor instruisit sans retard son procès. Le
féroce corsaire fut condamné à la peine ca-
pitale et sa tête fut exposée à l'une des portes
de la ville. Il reconnut toutefois son erreur et
ses crimes avant de mourir, se réconcilia avec
l'Eglise et donna des marques d'un sincère
repentir.
Or, vers ce même temps, un marchand de
Cadix, grec de nation, nommé Nicolo, fut cap-
turé par les corsaires algériens pendant qu'il
se rendait par mer à Lisbonne. Conduit à
Alger, il avait déjà négocié son rachat, lors-
qu'il fut soudain reconnu par un des renégats
d'Asanico qui était parvenu à s'échapper de
CHAPITRE XI I29
Cadix et était revenu à Alger. La nouvelle de
la découverte, répandue parmi les Turcs, les
Maures et les renégats, souleva la plus vio-
lente tempête. Tous n'avaient qu'un désir, ce-
lui de venger le trépas d'Asanico : « A mort !
A mort le chrétien! hurlaient-ils de toute
part ; il faut le brûler sans tarder ! » Leur
rage était telle qu'aucun chrétien ne pouvait
sortir sans être maltraité, souffleté et meurtri
de coups de pied et de coups de poing.
Averti de ce qui se passait, Ramadan-Pacha,
gouverneur de la ville, ne fit aucune difficulté
de livrer l'esclave grec à la haine des renégats
en le leur revendant pour la somme de cinq
cents doubles. Nicolo fut aussitôt enfermé dans
le bagne du renégat albanais Mami-Arnaut et
chargé de fers, avec ordre de ne lui donner
aucune nourriture. Son arrêt de mort par le
feu fut fixé au 25 décembre.
Le P. de Torres, révolté des traitements
inhumains auxquels l'esclave chrétien était en
butte, se rendit auprès du Pacha pour essayer
de faire naître dans son cœur quelques senti-
ments de justice et d'humanité. Il le supplia
de sauver d'une mort affreuse et cruelle un
innocent. Avertis de la démarche que faisait
le Jésuite rédempteur, les renégats se portè-
rent en foule au palais, où ils rencontrèrent le
l3o LES JÉSUITES AUX PAYS BARBARESQUES
Père. Celui-ci les ayant conjurés à leur tour
de mettre un terme à leur cruauté, ils répon-
dirent par des cris de mort poussés non seule-
ment contre Nicolo, mais encore contre le
Papa qui voulait leur arracher leur proie. Ma-
mi-Arnaut, voyant le danger réel que courait le
P. de Torres, s'approcha aussitôt de lui, et le
couvrant de son burnous en signe de protec-
tion : « Cet homme, s'écria-t-il avec animation
en s'adressant aux renégats forcenés, doit être
à l'abri de toute injure, car il est ici le repré-
sentant du roi d'Espagne pour le rachat des
captifs espagnols. Contentez-vous d'assouvir
votre vengeance sur l'esclave grec. » Le Pacha
ayant parlé dans le même sens, les renégats
se retirèrent écumant de rage.
Dans son ténébreux cachot, Nicolo ne tarda
pas à être averti de la mort cruelle que lui
préparaient ses féroces persécuteurs. Il bénit
le Seigneur de l'avoir choisi pour glorifier son
saint nom, au milieu de cette nation barbare
et infidèle. Il put se confesser à un Père trini-
taire, esclave comme lui, et recevoir tous les
secours de la religion. Il attendit tout le jour
de Noël ses bourreaux, mais ils ne se présen-
tèrent que le lendemain, fête de saint Etienne,
premier martyr.
Vers l'heure de midi, trente à quarante re-
CHAPITRE XI l3l
négats, accompagnés de chaouchs exécuteurs
de la justice, se rendirent au bagne de Nicolo.
On lui ôta ses chaînes et on le conduisit à Bab-
el-Oued, au milieu des vociférations et des
insultes de la populace. Arrivé sur le lieu du
supplice, on l'attacha à une ancre renversée
dont la tige était fixée en terre, puis on amon-
cela autour de la victime du bois en quantité
auquel on mit le feu. Nicolo fut bientôt envi-
ronné par les flammes. Le martyr, sans faire
le moindre mouvement, pria à haute voix, avec
une ferveur toute céleste, pendant l'espace de
trois quarts d'heure, puis inclina la tête et
rendit à Dieu son âme vaillante.
Les renégats, auxquels s'adjoignit une nuée
d'enfants, lapidèrent alors le cadavre avec la
fureur de bêtes fauves. Le feu continua son
œuvre de destruction toute la nuit. Les chré-
tiens ne trouvèrent le lendemain que des restes
d'ossements qu'ils emportèrent secrètement
pour les ensevelir dans leur cimetière.
Le P. de Torres venait d'assister à une de
ces scènes de cruauté dont l'horreur dépassait
tout ce qu'il avait pu lire dans les récits trai-
tant des souffrances et de la mort cruelle in-
fligées aux pauvres esclaves chrétiens de Bar-
barie. Son cœur en fut douloureusement
angoissé. Il le fut davantage encore à la pen-
l32 LES JÉSUITES AUX PAYS BARBARESQUES
sée qu'il ne pouvait rendre à la liberté qu'une
minime partie de ces malheureux, ensevelis
tout vivants dans d'affreux cachots et sans
cesse exposés à renier leur foi. Il les
consola de son mieux, leur promit de s'inté-
resser à leur sort et fit voile vers l'Espagne
avec sa précieuse cargaison de captifs rache-
tés i.
1. Cf. Soirées algériennes, par l'abbé Léon Godard.
Septième soirée, p. 137.
CHAPITRE XII
CONCLUSION
Comme on a pu s'en rendre compte dans le
cours de ce travail, l'action des Jésuites ne
s'exerça que par intermittence dans les États
Barbaresques. Il n'y a en cela rien d'étonnant,
si l'on se rappelle que l'évangélisation de ces
contrées était confiée, depuis des siècles, aux
dignes fils de saint François et aux intrépides
religieux rédempteurs des ordres de la Tri-
nité et de la Merci, sans parler de l'admirable
saint Vincent de Paul et de ses fils qui vinrent
encore plus tard arroser de leurs sueurs ces
contrées infidèles. Les Jésuites ne firent que
leur prêter main-forte, sur la demande des rois
d'Espagne et de Portugal ou des gouverneurs
des places occupées sur le littoral.
Ces appels répétés au zèle et au dévouement
des religieux de la Compagnie de Jésus, dans
les entreprises les plus diverses et les plus ar-
dues, montrent en quelle haute estime étaient
tenus les fils d'Ignace de Loyola. Les souve-
l34 LES JÉSUITES AUX PAYS BARBARESQUES
r
rains de ces mêmes Etats devaient leur en
donner des preuves encore plus éclatantes, en
confiant à leurs soins l'évangélisation des im-
menses contrées du Nouveau Monde, décou-
vertes par les Vasco de Gama, les Albuquer-
que, les Christophe Colomb, les Cortes et tant
d'autres intrépides conquistadores ou descu-
bridores. Personne n'ignore les merveilles de
transformations opérées par les missionnaires
jésuites chez les peuplades sauvages ou anthro-
pophages de ces lointaines contrées.
Lorsqu'en i83o, après de longs siècles de
barbarie, nos armes victorieuses rendront la
liberté aux mers, et donneront l'Algérie à la
France, les Jésuites seront appelés dès les pre-
mières années de la conquête, pour féconder,
de leurs sueurs ces immenses régions. A
l'exemple de leurs frères d'Espagne et de Por-
tugal, ils se dépenseront sans compter pour
faire briller et triompher la Croix là où pen-
dant tant de siècles avait dominé le superbe
Croissant.
FIN
TABLE DES MATIÈRES
Avant-propos v
Préface 1
Chapitre premier. — Les États barbaresques, l'Espagne et
les Jésuites 3
Chapitre IL — Les Jésuites prennent part à l'expédition
d'Africa, en Tunisie (1550) 11
Chapitre III. — Au secours d'Africa (1551). Plan d'Ignace
de Loyola pour débarrasser la Méditerranée des Cor-
saires 25
Chapitre IV. — Les Jésuites prennent part à l'expédition
de Mostaganem, entreprise par le comte de Alcandete,
gouverneur d'Oran, en 1558 39
Chapitre V. — Les Jésuites à Oran pendant le gouverne-
ment de cette ville par les Borgia (1566-1571) .... 46
Chapitre VI. — Les Jésuites à Ceuta et dans les bagnes de
Tétouan (1548-1554) 55
Chapitre VIL — Les Jésuites au siège de Mazagan (1562).
— Création d'une résidence de la Compagnie dans cette
ville 73
Chapitre VIII. — Expédition du roi Don Sébastien de Por-
tugal. — Les Jésuites à la bataille d'Alcazar-Kébir. —
Leur captivité à Fez (1578) 83
l36 TABLE DES MATIERES
Chapitre IX. — Un sultan du Maroc se convertit et se fait
Jésuite (1656) 97
Chapitre X. — Captivité de dix Jésuites à Alger (1608). 108
Chapitre XI. — Les Jésuites et la rédemption des captifs.
— Une rédemption à Alger en 1566 123
Chapitre XII. — Conclusion 133
BESANÇON. — IMPRIMERIE JACQUES ET DEMONTROND.
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